dimanche 29 janvier 2012

Robert Smithson, Les Monuments de Passaic (1967)




Un texte écrit en 1967 par l’artiste Robert Smithson (1938 – 1973). Ce texte beau et passionnant, relatant une brève exploration par Smithson de la ville de Passaic (New Jersey, agglomération new-yorkaise), n’avait pas à ma connaissance de traduction en français. J’ai saisi l’occasion de mon intérêt pour ce texte pour en tenter une traduction, une activité pour laquelle j’ai un assez vif intérêt. Je ne doute pas que le caractère amateur et débutant du traducteur soit perceptible dans cette version du texte, lequel méritait réellement une lisibilité en français, toutefois – c’est donc déjà ça.
Les images et la carte qui accompagnent le texte sont de Robert Smithson, et tirées de la série d'images Monuments of Passaic. Elles accompagnaient la parution originale de ce texte, dans le numéro de décembre 1967 de la revue Artforum.




Robert Smithson, Les Monuments de Passaic : Passaic a-t-elle remplacé Rome en tant que Ville Éternelle ? (1967)


“Il rit doucement. “Je sais, il n’y a pas d’issue. Pas au travers de la Barrière. Peut-être que ce n’est pas ce que je veux, après tout. Mais ceci - ceci -“ Il regarda le Monument. “Ça a l’air complètement faux, quelquefois. Je ne parviens pas du tout à l’expliquer. C’est la ville entière. Elle me fait me sentir détraqué. Et alors, je reçois ces flashs.”” Henry Kuttner, Jesting Pilot

“...aujourd’hui, nos appareils photos rudimentaires enregistrent à leur manière notre monde assemblé et peint à la hâte.” Vladimir Nabokov, Invitation au supplice



Le samedi 30 septembre 1967, je suis allé à la gare routière, au carrefour de la 41ème rue et de la 8ème avenue. J’ai acheté un exemplaire du New York Times et un livre de poche intitulé Earthworks, écrit par Brian W. Aldiss. Je suis ensuite allé au guichet 21 pour acheter un aller simple à destination de Passaic, avant de monter au niveau des départs de bus (quai 173) et d’embarquer dans le bus numéro 30 de la compagnie Inter-City Transportation Co.
Je me suis assis et j’ai ouvert le Times. J’ai lu la rubrique artistique en diagonale : un choix de collectionneurs, critiques et commissaires à la galerie A.M. Sachs (une lettre reçue par le courrier du matin m’invitait à “jouer le jeu avant la fin de l’exposition, le 4 octobre”). Walter Schatzki vendait “des gravures, des dessins et des aquarelles” soldées de 33,3%. Elinor Jenkins, le “réaliste romantique” exposait à la galerie Barzansky. Du mobilier anglais des XVIIIème et XIXème siècles à vendre chez Parke-Benet. “Nouvelles orientations dans le graphisme allemand” à la Maison Goethe. Et à la page 29, il y avait la rubrique de John Canaday. Il traitait des “Thèmes et des variations habituelles”. J’ai regardé la reproduction floue du Paysage Allégorique, de Samuel F.B. Morse qui se trouvait en tête de l’article de Canaday ; le ciel y était d’un subtil gris journal, et les nuages ressemblaient à de délicates taches de sueur qui me rappelaient le travail d’un célèbre aquarelliste yougoslave dont j’ai oublié le nom. Une petite statue au bras levé à la hauteur du visage faisait face à un étang (ou était-ce la mer ?).
Dans l’allégorie, les immeubles “gothiques” avaient l’air délavé, alors qu’un arbre superflu (ou était-ce un nuage de fumée ?) semblait enfler sur le côté gauche du paysage. Selon Canaday, l’image “se dressait aux côtés d’autres représentants allégoriques des arts, des sciences et des idéaux élevés que les universités favorisent”. Mes yeux sautèrent par dessus le journal, au-delà de gros titres tels que “Amélioration saisonnière”, “Un service de navettes” et “Déplacer une sculpture de 1000 livres peut également être une belle œuvre d’art”. D’autres perles de Canaday éblouirent mon esprit pendant la traversée de Secaucus. “Des cires réalistes de viande crue assaillie par la vermine” (Paul Thek), “M. Bush et ses collègues perdent leur temps” (Jack Bush), “un livre, une pomme sur une soucoupe, un chiffon froissé” (Thyra Davidson). De l’autre côté de la vitre du bus, un garage Howard Johnson fila – une symphonie en orange et bleu. À la page 31, en lettres capitales : LA NOUVELLE POLICE D’ÉTAT ESPIONNE LE GOUVERNEMENT. Dans ce livre, vous découvrirez... Ce qu’est un Transmetteur d’Infini.
Le bus quitta la voie express n°3 et descendit Orient Way, à Rutherford.
J’ai lu la présentation d’Earthworks et j’ai parcouru le livre. La première phrase lue : “le mort dériva dans la brise”. Le livre semblait parler d’une pénurie de territoire, et les “earthworks” paraissaient être des constructions de terrains artificiels. Le ciel au-dessus de Rutherford était d’un bleu de cobalt clair, c’était une parfaite journée d’été indien, mais le ciel dans Earthworks était “un vaste bouclier noir et brun, sur lequel brillait de la moisissure.”
Le bus est passé au dessus le premier monument. J’ai demandé l’arrêt et je suis descendu au carrefour de Union Avenue et de River Drive. Le monument était un pont sur la rivière Passaic, reliant les comtés de Bergen et de Passaic. Le soleil de midi cinématisait le site, transformant le pont et la rivière en image surexposée. Photographier le site avec mon Instamatic 400 était comme photographier une photographie. Le soleil devint une monstrueuse ampoule lumineuse qui projeta une série d’instantanés dans mon œil au travers de mon Instamatic. Quand je marchai sur le pont, ce fût comme si je marchais sur une énorme photographie faite de bois et d’acier, et sous laquelle la rivière aurait été un film ne montrant rien d’autre qu’un blanc continu.
La chaussée d’acier qui traversait la rivière était en partie une grille ouverte bordée de trottoirs en bois, suspendue par un lourd assemblage de poutres, avec un réseau branlant accroché dans l’air au-dessus d’elle. Un panneau rouillé étincela dans l’atmosphère tranchante, devenant difficile à regarder. Une date clignota dans la lumière du jour... 1899... Non... 1896... Peut-être (en bas de la rouille et de l’éclat de lumière se trouvait le nom Dean & Westbrook Contractors, N.Y.). J’étais complètement sous le contrôle de l’Instamatic (ou de ce que les rationalistes appellent un appareil photo). L’air vitreux du New Jersey dessina la structure du monument tandis que je prenais instantané sur instantané sur instantané. Une péniche semblait fixée à la surface de l’eau alors qu’elle se dirigeait vers le pont, en faisant fermer les barrières par le gardien. Des rives de Passaic, j’ai regardé le pont tourner sur un axe central, pour qu’il laisse passer une forme rectangulaire inerte et son chargement inconnu. L'extrémité du pont côté Passaic (ouest) pivota vers le sud, alors que l’extrémité du pont côté Rutherford (est) pivota vers le nord. De telles rotations évoquèrent les mouvements limités d’un monde périmé. “Nord” et “sud” furent suspendus d’une manière bi-polaire au dessus de la rivière immobile. On pourrait désigner ce pont comme “le Monument des Directions Désarticulées”.
De nombreux monuments mineurs se trouvaient le long des rives de la rivière Passaic, tels que des contreforts de béton soutenant les accotements d’une nouvelle voie rapide en cours de construction. River Drive était en partie démolie et en partie intacte. Il était difficile de distinguer la nouvelle voie rapide de l’ancienne route ; elles se confondaient dans un chaos unitaire. Comme c’était le samedi, de nombreuses machines n’étaient pas en marche, et ceci les faisait ressembler à des créatures préhistoriques prises dans la boue, ou, au mieux, à des machines disparues – des dinosaures mécaniques dépouillés de leur peau. Au bord de cet Âge de la Machine préhistorique se trouvaient des maisons de banlieue construites avant et après la deuxième Guerre Mondiale. Les maisons se reflétaient les unes les autres jusqu’à la lividité. Des enfants se lançaient des cailloux près d’un fossé. “À partir de maintenant, tu ne viendras plus dans notre cachette, tu peux me croire !”, s’écria une fillette blonde qui venait d’être atteinte par un caillou.
Alors que je marchais vers le nord, le long de ce qu’il restait de River Drive, je vis un monument au milieu de la rivière – c’était un derrick de pompage auquel était relié un long tuyau. Le tuyau était en partie soutenu par des pontons, le reste s’étendant le long de la rive sur une distance d’environ trois pâtés de maison, jusqu’à ce qu’il plonge dans la terre. On pouvait entendre le cliquetis de débris dans l’eau qui passait par le gros tuyau.
Sur la rive, à proximité, il y avait un cratère artificiel qui retenait un étang d’eau pâle et claire, du bord duquel dépassaient six grands tuyaux qui projetaient l’eau de l’étang dans la rivière. Ceci constituait une fontaine monumentale qui évoquait six cheminées horizontales qui semblaient inonder la rivière de fumée liquide. Le gros tuyau était, d’une certaine et énigmatique façon, relié à la fontaine infernale. C’était comme si le tuyau sodomisait secrètement quelque orifice technologique caché, poussant à l’orgasme un organe sexuel monstrueux (la fontaine). Un psychanalyste dirait peut-être que le paysage présentait “des tendances homosexuelles”, mais je ne tirerai pas une conclusion anthropomorphique aussi crasse. Je dirai simplement “c’était là”.
De l’autre côté de la rivière, à Rutherford, on entendait la voix maigre d’une sono, et les faibles acclamations d’une foule assistant à un match de football. En réalité, le paysage n’était pas un paysage, mais “une certaine sorte d’heliotype” (Nabokov), une espèce de monde autodestructeur et de carte postale, d’immortalité ratée et de grandeur* oppressante. J’avais erré dans une image en mouvement dont je ne pouvais pas faire d’image, mais au moment même où je devenais perplexe, je vis un panneau vert qui expliquait tout :
VOS TAXES D’AUTOROUTE21
TRAVAUX
Autoroute fédérale Ministère américain du Commerce
Fonds de dépôt Bureau des Voies Publiques
2867000 Dépôts des Autoroutes d’État
2867000
Département des autoroutes de l’État du New Jersey
Ce panorama zéro semblait contenir des ruines à l’envers, c’est-à-dire – chaque nouvelle construction pouvant finalement être bâtie. C’est l’opposé de la “ruine romantique” car les bâtiments ne tombent pas en ruine après avoir été construits, mais plutôt s’élèvent en ruine avant d’être construits. Cette mise-en-scène* anti-romantique suggère l’idée discréditée de temps et bien d’autres choses démodées. Mais les banlieues existent sans passé rationnel et hors des ”grands événements” de l’histoire. Oh, peut-être qu’il y a quelques statues, une légende et une poignées de bricoles, mais pas de passé – seulement ce qui passe pour un futur. Une Utopie sans soubassement, un lieu où les machines sont vaines, et où le soleil est devenu de verre, et un lieu où l’Usine de Béton de Passaic (253 River Drive) fait de bonnes affaires en PIERRE, BITUMINEUX, SABLE et CIMENT. Passaic semble plein de “trous”, comparé à New York, qui semble être bien solidement emballé serré, et ces trous sont d’une certaine façon les vides monumentaux qui définissent, involontairement, les souvenirs d’un ensemble abandonné de futurs. De tels futurs se trouvent dans des films d’utopie de série B, puis sont imités par les occupants de la banlieue. La vitrine du magasin d’automobiles City Motors déclare l’existence de l’Utopie avec l’enseigne PONTIACS WIDE TRACK 1968 – Executive, Booneville, Tempest, Grand Prix, Firebirds, GTO, Catalina et LeMans – cette incantation visuelle balisait la fin des travaux de la voie express.
Ensuite, je suis descendu jusqu’à des parcelles où étaient stationnées des voitures d’occasion. Je dois dire que la situation a semblé connaître un changement. Etais-je dans un nouveau territoire ? (Un artiste anglais, Michael Balwin, dit “On pourrait se demander si, en fait, le pays change – il ne change pas au sens où des feux de signalisation le font”.) Peut-être avais-je glissé jusqu’à un stade inférieur de futurité – avais-je laissé derrière moi le futur réel, pour m’avancer dans un futur factice ? Oui, c’est ce que j’avais fait. La réalité était derrière moi, à ce point de mon Odyssée suburbaine.
Le centre de Passaic apparût comme un adjectif pesant. Chaque “magasin” y était un adjectif jusqu’au suivant, une chaîne d’adjectifs déguisés en magasins. J’allais être à court de pellicule et je commençais à avoir faim. En fait, le centre de Passaic n’était pas un centre – c’était plutôt un abîme typique, ou un vide ordinaire. Quel merveilleux lieu pour une galerie ! À moins qu’une exposition de sculpture en plein air ragaillardisse les lieux.
J’ai déjeuné au Golden Coach Diner (11, Central Avenue), et rechargé mon Instamatic. Je regardai la boîte jaune-orange de la pellicule Kodak Verichrome Pan, et lut la notice qui disait :
LISEZ CETTE NOTICE :
La pellicule sera échangée en cas de défaut de fabrication, d’étiquetage ou de conditionnement, même en cas de négligence ou autre faute de notre part. Hors de ces cas de figure, la vente ou toute manipulation ultérieure de cette pellicule sera effectuée sans garantie ni responsabilité de notre part.
EASTMAN KODAK COMPANY N’OUVREZ PAS CETTE CARTOUCHE OU VOS PHOTOS POURRAIENT ETRE ABIMEES - 12 POSES - FILM DE SECURITE - ASA 125 22 DIN.
Ensuite, je retournai à Passaic, ou était-ce la vie future – pour ce que j’en sais, cette banlieue sans imagination aurait pu être une éternité maladroite, une version bon marché de La Cité des Immortels. Mais qui suis-je pour nourrir de telles pensées ? J’ai marché jusqu’à des parkings en contrebas, qui recouvraient l’ancien chemin de fer, qui passait à une époque au milieu de Passaic. Ces parkings monumentaux divisaient la ville en deux, et la transformaient en miroir et son reflet – mais un miroir qui maintenait les changements de lieux dans son reflet. Personne ne sut jamais de quel côté du miroir il se trouvait. Il n’y avait rien d’intéressant ou même d’étrange dans ce monument, même s’il se faisait l’écho d’une espèce d’idée cliché de l’infini – peut-être que les “secrets de l’univers” sont à ce point prosaïques – pour ne pas dire mornes. Tout le site demeura enveloppé dans la fadeur et jonché de voitures luisantes – l’une après l’autre, elles se sont prolongées en nébulosités ensoleillées. L’arrière des voitures brillait, indifférent, et reflétait le soleil vicié de l’après-midi. Je pris quelques instantanés paresseux et entropiques de ce monument lustré. Si le futur est “périmé” et “démodé”, alors je suis allé dans le futur. Je suis allé sur une planète où une carte de Passaic était dessinée, une carte d’ailleurs assez imparfaite. Une carte sidérale marquée de “lignes” de la taille de rues, de “carrés” et de “blocs” de la taille d’immeubles. À tout moment, mes pieds étaient susceptibles de tomber au travers du sol de carton. Je suis convaincu que le futur est perdu quelque part dans les dépotoirs du passé non-historique. Il est dans les journaux d’hier, dans les publicités insipides des films de science-fiction, dans le miroir factice de nos rêves refoulés. Le temps transforme les métaphores en choses et les empile dans des chambres froides, ou les pose dans les terrains de jeux célestes des banlieues.
Passaic a-t-elle remplacé Rome en tant que Ville Éternelle ? Si certaines villes du monde étaient placées bout à bout et en ligne droite en fonction de leur taille, en commençant par Rome, où Passaic se trouverait-elle le long de cette impossible progression ? Chaque ville serait un miroir tridimensionnel qui réfléchirait la ville suivante pour la faire exister. Les limites de l’éternité paraissent contenir des idées abominables de la sorte.
Le dernier monument était un bac à sable, ou un désert exemplaire. Sous la lumière morte de l’après-midi de Passaic, le désert devint une carte de désintégration et d’oubli infinis. Ce monument de particules minuscules flamba sous le soleil morne et rutilant et suggéra la dissolution renfrognée de continents entiers, le tarissement des océans – il n’y avait plus de vertes forêts ni de hautes montagnes – tout ce qui avait existé était des millions de grains de sable, un vaste dépôt d’os et de pierres tombés en poussière. Chaque grain de sable était une métaphore morte qui égalait l’intemporalité, et déchiffrer de telles métaphores nous ferait franchir le miroir factice de l’éternité. Ce bac à sable s’est en quelque sorte dédoublé en tombeau ouvert – un tombeau dans lequel les enfants jouent gaiement.




“Tout sens de la réalité était parti. À la place, se trouvaient des illusions profondément ancrées, l’absence de réaction pupillaire à la lumière, l’absence de réflexe du genou – les symptôme de toute méningite : l’étouffement du cerveau...”
Louis Sullivan, “un des plus grands architectes”, cité dans Mobile, de Michel Butor.




Maintenant, je tiens à prouver l’irréversibilité de l’éternité à l’aide d’une expérience insipide démontrant l’entropie. Visualisez mentalement le bac à sable, divisé en deux moitiés, l’une contenant du sable noir, et l’autre contenant du sable blanc. Imaginons un enfant, et faisons-le courir des centaines de fois dans le sens des aiguilles d’une montre à l’intérieur du bac à sable, jusqu’à ce que les sables se soient mélangées et commencent à devenir gris. Alors, faisons courir l’enfant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, mais le résultat ne sera pas le rétablissement de la division initiale des sables, mais un plus haut degré de gris, et une augmentation de l’entropie.
Bien sûr, si nous filmions une telle expérience, nous pourrions prouver la réversibilité de l’éternité en projetant le film à rebours, mais tôt ou tard, la pellicule elle-même se détériorerait ou se perdrait, et rejoindrait l’état d’irréversibilité. D’une façon ou d’une autre, ceci indique que le cinéma offre une évasion illusoire et temporaire de la dissolution physique. La fausse immortalité du film donne au spectateur l’illusion du contrôle sur l’éternité - mais “les superstars” perdent leur éclat.



* : Les mots suivis du caractère * sont en français dans le texte original.

Robert Smithson, “The Monuments of Passaic: has Passaic replaced Rome as The Eternal City?”. Initialement publié dans Artforum, New York, Décembre 1967.

1 commentaires:

Sarah Cillaire a dit…

Et une première pierre.