Que fait-on de l'ordinaire de l'expérience, de l'ensemble de ses moments faibles ou plus communs, tous ces temps qui sont sa matière même, parfois rehaussés par des événements et des moments saillants, plus forts et qui forment des points à partir desquels la mémoire se construit, de façon à largement recouvrir le tissus de ce qu'on vit, qui est pourtant le fond, le support de l'expérience vécue. Ce support, ce commun, il me semble intéressant pourtant de l'aborder même s'il est rétif à trouver une forme, puisque assez informe par nature (François Bon, dans son récent L'Incendie du Hilton (Albin Michel, 2009), entreprend ce genre de travail, et le résultat est un livre assez curieux, creusé de vides, traversé de pistes multiples, qui manipule des processus inaboutis parce qu'en cours de travail, qui est en larges écho de la constellation qu'il déploie sur son site internet, qui accompagne un moment de pensées qui se croisent, se prolongeront peut-être pour certaines, d'autres qui seront laissées sans suite - c'est un livre étrange, très ouvert, qui laisse une certaine impression d'inconsistance tout en étant passionnant).
De mon voyage à New York, je voulais tirer un dernier texte manipulant ce genre de matériau, qui rende compte de ce qu'on perçoit de l'ordinaire de cette ville, alors qu'on y est en voyage pour quelques jours seulement, et que donc on ne rencontre la ville qu'en survol, qu'en surface - alors que l'ordinaire étranger ne se donne guère comme ordinaire avant un certain délai, le temps que les repères qui sont ceux des habitants des lieux deviennent perceptibles et compréhensibles pour le voyageur. Dans le même temps, alors que ce voyage a bientôt deux mois désormais, cette matière ordinaire est en péril dans ma mémoire, d'autant plus que j'en suis mentalement tout à fait sorti, que je l'ai déjà recouverte de texte, que tant de détails s'estompent, que la mémoire a déjà engagé son travail de reconstruction, davantage encore au fur et à mesure que l'imagination trouve de plus en plus sa place. De plus, l'expérience de cet ordinaire, de ces détails plus difficilement signifiants pour un voyageur se dilue dans un milieu abondamment irrigué - par textes, paroles et images interposés - d'expériences vécues par d'autres personnes que moi.
Un texte fait des souvenirs indistincts que je conserve d'éléments quelconques, mais vus à New York pendant les quelques jours où je m'y trouvais, fin septembre 2009 - une conclusion en fade out. Ce que je pourrai dorénavant écrire sur New York aura largement pris son indépendance sur ce court voyage bientôt distant de deux mois.
Pour moi, pour beaucoup d'autres également, la forme spécifique que prend le rapport à la ville visitée quand on y est en voyage, c'est la longue marche au travers de quartiers qui se succèdent le long du parcours, que l'on voit défiler les uns après les autres selon le trajet qu'on s'est choisi, ou qu'on a décidé de ne pas choisir en naviguant à vue. Souvent, on ne distingue les nombreuses frontières entre les quartiers que l'on traverse qu'après les avoir franchies, lorsque l'on constate que l'ambiance, les traits dominants des lieux que l'on rencontre ne sont vraiment plus les mêmes que ceux qu'on avait sous les yeux dix minutes plus tôt, quelques blocks avant. Un après-midi, c'était le 25 septembre, j'avais entrepris une assez longue promenade qui m'avait fait remonter du sud au nord tout l'upper west side, traverser Harlerm d'ouest en est, puis descendre tout l'upper east side du nord au sud. Ce trajet correspond à un contournement de Central Park sur trois de ses côtés (tous sauf le sud). La traversée des upper west side et upper east side, tous deux très bourgeois, et qui ce jour m'occupèrent le plus long de la promenade (additionnés et selon des axes nord-sud, ils font une centaine de blocks) m'a semblée, plus que la plupart de mes visites dans d'autres quartiers new-yorkais, être largement dominée par de l'ordinaire et de l'expérience faible. Ici se joignent particulièrement deux phénomènes. D'abord le mode de traversée rapide, en survol, et un peu hasardeux - on choisit une avenue instinctivement jusqu'à ce qu'on en change, non moins instinctivement, ainsi on peut manquer des lieux marquants dont on ignore l'existence ou la localisation. Par ailleurs, les upper east side et upper west side sont de très proprettes et très lisses parties de la ville, élégantes certes, policées, face auxquelles mon regard souffre de lacunes, trouve mal les possibilités de détailler et voit beaucoup d'homogénéité étalée, n'a pas de prise particulière depuis laquelle déplier ce sur quoi il glisse. Pour ouvrir le regard sur de tels quartiers, il faut trouver les possibilités de détailler là où l'on ne voit que de l'indistinct répété, il faut trouver les moyens de creuser son regard superficiel. Pour appréhender de tels lieux, il y a donc une durée et une connaissance minimales nécessaires, que je n'ai alors pas choisi d'avoir, pour qu'ils distillent leur potentiel, pour qu'ils permettent l'ouverture en leur sein des failles qu'ils ne montrent pas, car de tels quartiers se montrent en sachant comment ils seront vus, c'est-à-dire de la façon dont ils le veulent. On pourrait en dire autant de beaucoup de quartiers de Manhattan, soit comme ici par excès de vernis et de propreté, soit bien plus souvent par la saturation de détails qu'ils fournissent, qui intimide le regard et le retient d'entreprendre le travail de fourmi que serait alors le regard rapproché et détaillé. Ce dernier cas de figure fournit au regard, à la place, une satisfaction, une jouissance par le spectaculaire.
Dans les circonstances de ma visite, les upper west side et upper east side m'ont semblés faire chuter l'organisation orthogonale des rues et avenues de New York dans la pauvreté d'ambiance, qui serait, pourrait-on croire a priori, le péril permanent d'une telle disposition urbaine. Or New York dans son ensemble, à quelques zones près, rend mensongère cette idée d'une plus grande pauvreté poétique urbaine pour raisons d'orthogonalité. Car New York crée de la légende et du mystère, ô combien, et sa mythologie ne souffre pas de ses avenues parallèles et de ses rues à elles perpendiculaires, bien au contraire, sa mythologie en est nourrie. Une ville dont le plan est intégralement conçu d'avance (pas intégralement pour être exact, car rien qu'à Manhattan, la pointe sud ne suit pas un plan orthogonal) peut fournir d'innombrables et gigantesques surprises urbaines au cours de son développement, peut croître à coup d'authentiques événements, d'inouï.
Depuis le nord de l'upper west side, pour rejoindre l'upper east side, j'ai traversé les quartiers de Morningside Heights et de Harlem. Au bord de l'Hudson, Morningside Heights est peu connu, il est extrêmement chic, plus encore que l'upper west side qu'il prolonge par le nord. S'y trouve un parc pentu nommé Riverside Park, depuis lequel on a vue sur l'Hudson bordé par une autoroute, et sur le New Jersey de l'autre côté. Près de là se trouve aussi la tombe et mémorial d'Ulysses S. Grant, général en chef de l'armée du Nord au cours de la guerre de Sécession puis président des États-Unis. C'est davantage un mausolée qu'une tombe car c'est un grand bâtiment blanc avec rotonde et colonnades dans un style architectural que je qualifierais de néo-classique washingtonien. Le lieu le plus célèbre à proximité du quartier est sans conteste le campus de l'université de Columbia, son site central est assez petit mais très beau, très chic, d'allure cambridgienne ou oxfordienne, comme certainement celui de toutes ses consœurs de l'Ivy League (qui regroupe les huit universités les plus prestigieuses du nord-est des États-Unis). Pour descendre de Morningside Heights et rejoindre Harlem, il faut traverser le Morningside Park, qui suit une pente inverse de celle du Riverside Park un peu plus à l'ouest. J'avais un vague souvenir de Harlem, vu rapidement trois ans plus tôt, comme d'un quartier tranquille, pas inquiétant du tout (il a longtemps eu la réputation d'être très mal famé mais ne l'a plus) mais nettement plus délabré que le reste de Manhattan. Je ne sais pas si c'est la partie de Harlem que j'avais alors vue qui m'avait trompée, si j'avais mal vu ou si le quartier a abondamment été rénové en seulement trois ans, ou un peu tout ça, mais ce qui m'a frappé cette fois, c'est la très grande propreté du quartier, le très bon état des bâtiments. C'est aujourd'hui un quartier de classe moyenne, on y trouve certainement beaucoup plus de Noirs que dans beaucoup d'autres quartiers de Manhattan, on y trouve certainement beaucoup plus de Blancs que dans les mêmes rues il y a vingt ans, la grande majorité d'entre eux, Noirs comme Blancs, doit appartenir à la classe moyenne, et plutôt à la partie supérieure de la classe moyenne probablement. Ce phénomène urbain est nommé gentrification. C'est un processus par lequel des quartiers populaires deviennent des quartiers qui n'accueillent progressivement plus que des classes sociales supérieures à celle des habitants précédents, ces derniers devant déménager car le coût de la vie dans le quartier, notamment pour le logement, est devenu inabordable pour eux. L'exemple le plus fréquemment cité de quartier gentrifié, parmi tous les nombreux cas dans le monde entier, est certainement Harlem, c'est apparemment l'exemple le plus typique, le plus frappant de ce qu'est la gentrification. Ce phénomène est très puissant dans tout New York, dans Manhattan tout particulièrement. Il me semble qu'à Manhattan aujourd'hui, de ce point de vue, il n'y a que deux types de quartiers : les quartiers riches ou bourgeois de longue date et les quartiers gentrifiés (c'est bien sûr exagéré de ma part, mais il faut vraiment bien chercher pour trouver des quartiers n'appartenant à aucune de ces deux catégories). Ceci dit, Harlem semble être un quartier très agréable, et tout à fait joli, avec ses très nombreuses maisons brownstone, comme dans Park Slope à Brooklyn, ses immeubles assez bas, ses quelques avenues commerçantes et animées, et ses églises particulièrement multiples. Le tiers oriental de Harlem, ou le quart oriental peut-être, souvent nommé Spanish Harlem en raison de l'importante communauté latino qui y vit, est moins bourgeois, moins rénové, un peu plus délabré même si ce n'est pas le Bronx et loin de là, il doit quant à lui toujours abriter des personnes des classes populaires.
Manhattan est très largement pris dans une dialectique entre d'une part la propreté des lieux, les quartiers ripolinés inabordables pour les classes populaires, destinés aux cadres qui y vivent, aux touristes et adeptes du shopping international qui s'y rendent, et d'autre part une survivance du déglingué, une poursuite de l'anarchie contrôlée et instantanément adoptée. Les stations de métro sont assez exemplaires de ce second registre : si elles sont tout à fait en état de fonctionnement et très abondamment utilisées, rien n'a pour ainsi dire été fait pour qu'elles soient jolies, accueillantes ou confortables. Leur plafond bas et plat, leurs poutres métalliques noires les rendent visuellement très dures, la chaleur qui y règne est étouffante et garantit un brutal choc thermique à chaque fois qu'on monte ou descend du métro, de son côté lourdement climatisé. Cette tension entre haut standing et curieux délabrement réfractaire doit oeuvrer au sein même de la plupart des appartements de Manhattan : ils sont dans de beaux quartiers, dans de jolis immeubles, coûtent très chers et n'en sont pas moins de petite taille, pas toujours pratiques et parfois visités par les cafards. Manhattan est un lieu où des personnes disposant de confortables salaires accèptent de vivre dans des logements, certes décents, mais relativement inconfortables. On doit vivre à Manhattan parce qu'on ne veut ou ne peut pas vivre ailleurs, ou alors parce qu'on est très riche. Aujourd'hui, si Manhattan est largement gentrifiée, et a très abondamment évacué ses pauvres, elle ne s'est pas faite musée pour autant, elle vit sans planifier l'allure qu'elle doit avoir en vivant, tout en s'étant beaucoup soucié ces deux dernières décennies de se donner quand même une allure de propreté, de sécurité, de nouvellement neuf et de réhabilité. Elle a délégué à certains quartiers spécifiques et spécialisés la fonction de musée urbain et de vitrine publicitaire d'un Manhattan de carte postale et de boutiques de souvenirs. Je ne saurais dire si la folie, la récalcitrance et la mélancolie vive qui habitent toujours New York sont résiduelles et en péril, ou si elles sont si profondément et puissamment ancrées dans cette ville à nulle autre pareille qu'elles ne pourront en être évacuées par aucun programme immobilier ni par aucune attaque de la marche du monde, qu'elles ne pourront cesser de contaminer les âmes de ceux qui y naissent ou viennent y vivre.
L'ordinaire que je cherche ici à dire et qui m'échappe, car je n'ai que trop peu à écrire sur ce qui me semble véritablement ordinaire, car ce devant quoi je trouve quelques idées un instant arrêtées et quelques mots prenant forme n'est déjà plus assez pris dans l'ordinaire, ou bien détourne sa face quelconque de mes regards et souvenirs, cet ordinaire se retrouve d'une façon retorse sur les photos que j'ai prises au cours de mon séjour. Ayant pris acte, ou en ayant décidé peut-être, que je ne sais guère réaliser la moindre photographie esthétiquement consistante - et ce non par désamour du médium photographique, bien au contraire -, je me borne souvent à photographier sans la moindre application quant au cadre ou à la construction plastique, et je me contente de constituer des souvenirs et des archives visuels, un enregistrement platement détaché, laissant au hasard les possibilités accidentelles de la beauté. Cependant, j'ai poussé un peu trop loin cette attitude au cours de mon voyage à New York et j'ai délaissé la nécessité d'un soin minimal. Mes photos sont, en conséquence, pour la plupart parfaitement inintéressantes, de quasiment tous les points de vue. Ce qui s'y trouve donc très souvent est le sur-ordinaire de la photo ratée, archi-plate. Mais ça ne me communique pas l'ordinaire que je cherche aussi à déceler dans New York - et partout -, ça ne me fournit pas de prise sur lui, ça l'aplatit doublement et fait au contraire redondance de l'indistinct. Voilà ce qui me reste d'un ordinaire passé et enfermé en lui-même dans mes images. Le regard a besoin d'une certain acuité pour déceler l'indistinct.
© Anthony Poiraudeau - 2009 (texte et images)





