Le mercredi 15 mai 2013, j'étais invité à intervenir en fin de la journée d'étude interacadémique qui accompagnait l'exposition Demeure(s) : histoire et mémoire, à la Conciergerie, sur l'île de la Cité à Paris. La journée d'étude se tenait dans un coin de la vaste et spectaculaire salle des Gens d'Armes de la Conciergerie.
J'étais invité, en compagnie de Sébastien Rongier, par Luc Dall'Armellina, à lire un texte sur les thématiques abordées par l'exposition (commissariée par Martine Royer-Valentin) : la demeure dans ses liens avec l'histoire et la mémoire. Avant de laisser à la parole à Sébastien, qui a lu des extraits de sa Trilogie de Sens, j'ai lu le texte qui suit :
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| vue de la Salle des gens d'armes de la Conciergerie |
le sentiment de la demeure
Je m’étonne souvent, rentrant chez moi, qu’un lieu dans le
corps de la ville ou dans celui du monde soit réservé à me servir de domicile,
d’espace où sont placées sans que personne, a
priori, n’y trouve à redire, les objets qui m’appartiennent, où je peux
dormir, manger, me laver, et même plus que ça, c’est-à-dire y faire plus ou
moins l’ensemble de ce qu’on veut bien ou doit faire chez soi. Mais je m’étonne
souvent aussi de n’être jamais subitement devenu une autre personne, même après
les innombrables fois où j’ai cessé de veiller à n’être pas dépossédé de ma
vie, ou à ne déposséder personne de la sienne, toutes les fois où j’ai dormi.
Jusqu’à maintenant, reprenant mes esprits, ou bien au réveil, à chaque fois, je
me suis toujours retrouvé le même nom, les mêmes parents, les mêmes souvenirs
de mon passé que la veille. Et à chaque fois que je suis rentré chez moi, j’ai
toujours retrouvé mon domicile au même endroit, il n’est jamais arrivé que celui-ci
ait disparu pendant mon absence.
Une fois, j’ai cru pendant quelques secondes que ça m’était
arrivé. J’habitais Rennes, un immeuble aux façades rouges et beiges, de
construction récente. La porte d’entrée de mon appartement était située au fond
à gauche d’un couloir dont la ligne droite ne s’offrait au regard qu’après
qu’on eut contourné la colonne abritant l’ascenseur. Un jour, j’ai contourné
l’ascenseur et j’ai été frappé de stupeur en m’engageant dans le couloir :
il n’y avait plus aucune porte au fond à gauche du couloir. Il y en avait
ailleurs, au milieu à droite et au milieu à gauche, au fond en face, mais au
fond à gauche, rien d’autre que le mur blanc du couloir. Mon appartement avait
disparu depuis que je l’avais quitté, quelques heures auparavant. Une quinzaine
de secondes de sidération complète a dû s’écouler avant que je pense à aller
vérifier à l’ascenseur à quel étage je me trouvais : j’avais dû me tromper
de bouton à l’intérieur de l’ascenseur : j’étais arrivé un étage au-dessus
de celui de mon appartement. Hormis la disposition des portes des logements le
long du couloir, tous les étages étaient identiques : la tapisserie aux
murs, la moquette au sol, l’emplacement de l’armoire électrique et de
l’extincteur face aux portes de l’ascenseur. Pendant les quelques secondes
assez terrifiantes qui ont précédé la découverte de ma simple erreur, je sais
que j’ai cru que la disparition de mon appartement avait vraiment eu lieu.
Lorsqu’un événement dont on ne comprend pas qu’il n’arrive jamais semble se
réaliser sous ses propres yeux, il est certainement normal de croire. J’ai
alors été bien embarrassé, c’est peu de le dire. Je n’étais d’ailleurs pas
certain de trouver mon appartement en descendant jusqu’à l’étage où il s’était
jusqu’alors trouvé. Il y était, toutefois. Je suis rentré chez moi.
Bien que je ne sois jamais subitement devenu une autre
personne que celle qui était auparavant moi-même, et qui par conséquent
continue bon an mal an de l’être, j’avais aussi, une fois, il me semble, cessé
d’être quiconque. Comme si ma transformation en une autre personne s’était par
accident arrêtée au beau milieu du processus : m’étant déjà quitté, je
semblais pour autant n’être allé nulle part. C’était dans les jardins du
Palais-Royal, j’étais assis à l’ombre des rangées d’arbres, je me souviens de
la chaleur étouffante de début juillet et de la lumière d’un début d’après-midi
ensoleillée qui éclaboussait les façades et le sol des allées, et je me
souviens avoir cru, je ne sais combien de temps au juste, que j’étais mort. Que
je n’existais plus mais que ma conscience ne s’était pas éteinte – pour pouvoir
le constater. J’ai alors été bien embarrassé, c’est peu de le dire. Et à tout
le moins démuni. Et puis, j’ai fini par prendre conscience que je n’étais pas mort,
et que si je voulais partir d’ici, je n’avais qu’à me lever et m’en aller. J’ai
fini par aller voir ailleurs, je ne sais plus quoi.
Il me semble que ces étonnements irrationnels, s’ils disent
bien plus une inquiétude vis-à-vis de la consistance et de la solidité du réel
que la nature de celui-ci, me permettent d’approcher ce qu’est selon moi une
demeure, ou du moins ce qui pourrait la justifier, ce qu’à tort et à raison on
lui demande de faire, le besoin auquel elle vient répondre. Elle abrite, elle protège,
elle tient en place. Plus que ça, on espère d’elle qu’elle nous préviendra de
la disparition, y compris de la disparition de soi-même, car certainement nous
prêtons à des objets inertes nous tenant compagnie la permanence que nous
souhaitons pour nous-mêmes. On compte sur la demeure pour ne pas disparaître,
et j’entends cette phrase de deux façons : on compte qu’elle ne
disparaisse pas, et on compte ne pas disparaître grâce à elle. La demeure
serait ce qui dans le monde extérieur vient relayer, endurcir et,
espérons-nous, objectiver, notre fragile capacité à ne pas disparaître.
La demeure est affaire de pérennité, donc. Cependant, il me
semble qu’elle s’oppose d’une certaine manière à l’histoire et à la mémoire,
que toutes deux la pérennité porte également. La demeure s’intègre à l’histoire
et à la mémoire, c’est entendu, mais le sentiment de la demeure, me
semble-t-il, ne s’installe que lorsque, dans un domicile, le sentiment de
l’histoire et celui de la mémoire collective se retirent. Dans le sentiment de
la demeure que j’ai dit, quand chez soi est comme une partie de soi-même nous
protégeant du monde extérieur et de l’écoulement du temps qui y règne sans
remède, le sentiment de l’histoire et de la mémoire collective est assez
forclos. C’est en tout cas ce qu’on demande à la demeure, ce qu’on espère
d’elle, même si le monde extérieur, l’écoulement du temps, le sentiment de
l’histoire et de la mémoire collective sauront toujours, même dans la demeure,
se rappeler à notre bon souvenir.
Parmi les lieux où j’ai vécu et séjourné, ceux qui m’ont
procuré le sentiment de la demeure sont finalement ceux qui formaient un
endroit auxquels je n’associais mentalement que ce que j’y avais vécu moi-même,
dans les dimensions limitées de ma mémoire et de mon existence individuelles.
C’était pour moi, à chaque fois, un réceptacle de ma vie individuelle qui
reléguait hors-champ le monde extérieur. La vie collective passée et
contemporaine dans laquelle ces lieux, n’étant pas hors du monde, étaient tout
de même bel et bien pris, s’était fait oublier. L’histoire peut resurgir, même
alors, parfois, mais de façon fugitive. Pendant les années où je vivais à
Nantes, sur un quai, alors que je regardais la Loire par ma fenêtre, comme
chaque jour je crois, je vis un soir le fleuve et ses berges, ou les revis
plutôt, avec la pensée que le peintre William Turner remontant en bateau la
Loire jusqu’à Orléans en 1826 dut avoir sous les yeux les lieux qui étaient
sous les miens, rendus méconnaissables par près de deux siècles d’urbanisation.
Parfois l’on voit que les clôtures de nos demeures ne cessent d’être traversées
de part en part. Parfois je me souviens que le sol de mon appartement est situé
une bonne douzaine de mètres au-dessus de la terre ferme, et que c’est une
bonne douzaine de mètres au-dessus de la terre ferme que je dors, que je me
douche, que je me replie et me laisse aller. Mais d’ordinaire, je n’ai pas du
tout la vulnérabilité de cette altitude en tête, quand bien même c’est chaque
jour que je monte et descend les quatre étages qui me séparent du niveau des
rues.
On peut résider en des domiciles avec le vif sentiment
qu’ils font pleinement partie du monde extérieur, qu’ils sont en continuité
vivante avec une temporalité étendue, avec un tout spatial, mental et temporel
dont ils ne sont qu’une infime part non pas centrée sur elle-même, mais orientée vers le centre d’un ensemble
plus vaste. Il me semble alors que le domicile ne nous communique pas le
sentiment de demeure, mais le sentiment d’appel à un décentrement qui contredit
assez exactement celui de demeure.
Les deux premières années pendant lesquelles j’ai vécu à
Paris, montant à la capitale depuis ma province de l’ouest de la France, pour
rejoindre des foyers intellectuels que j’avais longtemps désirés, vivant en plein
quartier de haut prestige, dans une chambre de bonne qui m’offrait une
merveilleuse vue sur la Seine, je me suis pleinement senti dans un Paris qui ne
cessait de m’apparaître comme une stratification d’histoire et de mémoire faite
ville, m’appelant constamment à la parcourir en marchant, avec avidité. Même
lorsque j’étais chez moi, dans la chambre de bonne, et même si je m’y sentais
chez moi, je sentais toujours la présence du monde autour de mon domicile, qui
n’était pas pour moi une demeure. Qui était peut-être un bureau. Un bureau où
je dormais et logeais.
En voyage, j’ai souvent connu l’envie de m’arrêter en un
lieu imprévu, d’y trouver un abri et d’y rester. De décider de ne plus revenir.
Cette envie n’est pas celle d’un arrêt, ce n’est pas celle de ne plus être en
mouvement, c’est celle d’empêcher le retour, de se maintenir hors du centre que
l’on sait devoir rejoindre. C’est vouloir ne pas retourner en sa demeure, c’est
croire qu’on peut ne plus être en un ici, mais en un là-bas, dans une station
qui permet de rester dans l’ouverture du monde sans avoir à demeurer en soi.
C’est une promesse que l’ailleurs formule souvent, qu’il ne tient jamais, mais ne
cessant de la renouveler, il la réactive et la légitime à sa façon. De telle
sorte qu’il est toujours possible et peut-être souhaitable d’y croire encore et
encore. Dans le Mississippi, une petite maison en bois brinquebalante et peinte
en blanc, tous volets fermés et de toute évidence inoccupée, près d’une voie ferrée
désaffectée et adossée à des sous-bois, dans le comté rural où vécut William
Faulkner, avait pu me faire croire que si l’on prenait la décision d’en forcer
la porte et de s’y installer, rien ni personne ne viendrait vous en déloger, ce
qui m’avait laissé penser quelques instants que je pouvais prendre là une autre
vie que la mienne, et laisser la mienne suivre son chemin sans moi si elle le devait,
ou bien ne plus rien faire ni n’aller nulle part si elle préférait, sans que ce
ne soit plus mon problème.
Dans La Chambre claire,
Roland Barthes commente ainsi une photographie de Charles Clifford, titrée Alhambra (Grenade) :
Une vieille maison, un
porche d’ombre, des tuiles, une décoration arabe passée, un homme assis contre
le mur, une rue déserte, un arbre méditerranéen (Alhambra, de Charles Clifford) : cette photo
ancienne (1854) me touche : c’est tout simplement que là j’ai envie de vivre. Cette envie plonge en
moi à une profondeur et selon des racines que je ne connais pas : chaleur
du climat ? Mythe méditerranéen, apollinisme ? Déshérence ?
Retraite ? Anonymat ? Noblesse ? Quoi qu’il en soit (de
moi-même, de mon mobile, de mon fantasme), j’ai envie de vivre là-bas, en
finesse – et cette finesse, la photo de
tourisme ne la satisfait jamais. Pour moi, les photographies de paysages
(urbains ou campagnards) doivent être habitables, et non visitables. Ce désir d’habitation, si je l’observe bien en
moi-même, n’est ni onirique (je ne rêve pas d’un site extravagant) ni empirique
(je ne cherche pas à acheter une maison selon les vues d’un prospectus d’agence
immobilière) ; il est fantasmatique, relève d’une sorte de voyance qui
semble me porter en avant, vers un temps utopique, ou me reporter en arrière,
je ne sais où de moi-même : double mouvement que Baudelaire a chanté dans
l’Invitation au voyage et la Vie
antérieure. Devant ces paysages de
prédilection, tout se passe comme si j’étais sûr d’y avoir été ou de devoir y aller. Or Freud dit du corps maternel
qu’« il n’est point d’autre lieu dont on puisse dire avec autant de
certitude qu’on y a déjà été ». Telle serait alors l’essence du paysage
(choisi par le désir) : heimlich,
réveillant en moi la Mère (nullement inquiétante).
Habiter hors de son centre sans en constituer un nouveau qui
vous assigne à une nouvelle demeure, refermant l’ouverture du monde pour
laquelle on est venu jusque là, dans laquelle on ne voulait cesser de se tenir,
c’est une version géographique de l’espoir de voir suspendue un jour sa
responsabilité de devoir vivre, c’est rêver d’habiter dans une impossibilité,
quand la possibilité semble être une indépassable oppression. La demeure, au
contraire, est toute faite de la réalité d’habiter dans le domaine du possible.
Si l’on peut toujours rêver d’être là-bas, la demeure est un ici. S’il nous
semble que là-bas, la contrainte de vivre pourrait être suspendue, l’ici qu’est
la demeure est un habitat pour supporter cette contrainte de vivre, pour la
supporter après qu’il a fallu admettre qu’elle est indépassable. C’est moins
drôle, mais au moins, c’est possible, et c’est déjà ça.
Je remercie Sébastien Rongier, Luc Dall'Armellina et Martine Royer-Valentin pour leur invitation à cette journée d'étude, et je remercie Sarah Cillaire pour son aide et son attention dans la préparation de la lecture.




