16.5.13

le sentiment de la demeure


Le mercredi 15 mai 2013, j'étais invité à intervenir en fin de la journée d'étude interacadémique qui accompagnait l'exposition Demeure(s) : histoire et mémoire, à la Conciergerie, sur l'île de la Cité à Paris. La journée d'étude se tenait dans un coin de la vaste et spectaculaire salle des Gens d'Armes de la Conciergerie.

J'étais invité, en compagnie de Sébastien Rongier, par Luc Dall'Armellina, à lire un texte sur les thématiques abordées par l'exposition (commissariée par Martine Royer-Valentin) : la demeure dans ses liens avec l'histoire et la mémoire. Avant de laisser à la parole à Sébastien, qui a lu des extraits de sa Trilogie de Sens, j'ai lu le texte qui suit :


vue de la Salle des gens d'armes de la Conciergerie


le sentiment de la demeure


Je m’étonne souvent, rentrant chez moi, qu’un lieu dans le corps de la ville ou dans celui du monde soit réservé à me servir de domicile, d’espace où sont placées sans que personne, a priori, n’y trouve à redire, les objets qui m’appartiennent, où je peux dormir, manger, me laver, et même plus que ça, c’est-à-dire y faire plus ou moins l’ensemble de ce qu’on veut bien ou doit faire chez soi. Mais je m’étonne souvent aussi de n’être jamais subitement devenu une autre personne, même après les innombrables fois où j’ai cessé de veiller à n’être pas dépossédé de ma vie, ou à ne déposséder personne de la sienne, toutes les fois où j’ai dormi. Jusqu’à maintenant, reprenant mes esprits, ou bien au réveil, à chaque fois, je me suis toujours retrouvé le même nom, les mêmes parents, les mêmes souvenirs de mon passé que la veille. Et à chaque fois que je suis rentré chez moi, j’ai toujours retrouvé mon domicile au même endroit, il n’est jamais arrivé que celui-ci ait disparu pendant mon absence.

Une fois, j’ai cru pendant quelques secondes que ça m’était arrivé. J’habitais Rennes, un immeuble aux façades rouges et beiges, de construction récente. La porte d’entrée de mon appartement était située au fond à gauche d’un couloir dont la ligne droite ne s’offrait au regard qu’après qu’on eut contourné la colonne abritant l’ascenseur. Un jour, j’ai contourné l’ascenseur et j’ai été frappé de stupeur en m’engageant dans le couloir : il n’y avait plus aucune porte au fond à gauche du couloir. Il y en avait ailleurs, au milieu à droite et au milieu à gauche, au fond en face, mais au fond à gauche, rien d’autre que le mur blanc du couloir. Mon appartement avait disparu depuis que je l’avais quitté, quelques heures auparavant. Une quinzaine de secondes de sidération complète a dû s’écouler avant que je pense à aller vérifier à l’ascenseur à quel étage je me trouvais : j’avais dû me tromper de bouton à l’intérieur de l’ascenseur : j’étais arrivé un étage au-dessus de celui de mon appartement. Hormis la disposition des portes des logements le long du couloir, tous les étages étaient identiques : la tapisserie aux murs, la moquette au sol, l’emplacement de l’armoire électrique et de l’extincteur face aux portes de l’ascenseur. Pendant les quelques secondes assez terrifiantes qui ont précédé la découverte de ma simple erreur, je sais que j’ai cru que la disparition de mon appartement avait vraiment eu lieu. Lorsqu’un événement dont on ne comprend pas qu’il n’arrive jamais semble se réaliser sous ses propres yeux, il est certainement normal de croire. J’ai alors été bien embarrassé, c’est peu de le dire. Je n’étais d’ailleurs pas certain de trouver mon appartement en descendant jusqu’à l’étage où il s’était jusqu’alors trouvé. Il y était, toutefois. Je suis rentré chez moi.

Bien que je ne sois jamais subitement devenu une autre personne que celle qui était auparavant moi-même, et qui par conséquent continue bon an mal an de l’être, j’avais aussi, une fois, il me semble, cessé d’être quiconque. Comme si ma transformation en une autre personne s’était par accident arrêtée au beau milieu du processus : m’étant déjà quitté, je semblais pour autant n’être allé nulle part. C’était dans les jardins du Palais-Royal, j’étais assis à l’ombre des rangées d’arbres, je me souviens de la chaleur étouffante de début juillet et de la lumière d’un début d’après-midi ensoleillée qui éclaboussait les façades et le sol des allées, et je me souviens avoir cru, je ne sais combien de temps au juste, que j’étais mort. Que je n’existais plus mais que ma conscience ne s’était pas éteinte – pour pouvoir le constater. J’ai alors été bien embarrassé, c’est peu de le dire. Et à tout le moins démuni. Et puis, j’ai fini par prendre conscience que je n’étais pas mort, et que si je voulais partir d’ici, je n’avais qu’à me lever et m’en aller. J’ai fini par aller voir ailleurs, je ne sais plus quoi.

Il me semble que ces étonnements irrationnels, s’ils disent bien plus une inquiétude vis-à-vis de la consistance et de la solidité du réel que la nature de celui-ci, me permettent d’approcher ce qu’est selon moi une demeure, ou du moins ce qui pourrait la justifier, ce qu’à tort et à raison on lui demande de faire, le besoin auquel elle vient répondre. Elle abrite, elle protège, elle tient en place. Plus que ça, on espère d’elle qu’elle nous préviendra de la disparition, y compris de la disparition de soi-même, car certainement nous prêtons à des objets inertes nous tenant compagnie la permanence que nous souhaitons pour nous-mêmes. On compte sur la demeure pour ne pas disparaître, et j’entends cette phrase de deux façons : on compte qu’elle ne disparaisse pas, et on compte ne pas disparaître grâce à elle. La demeure serait ce qui dans le monde extérieur vient relayer, endurcir et, espérons-nous, objectiver, notre fragile capacité à ne pas disparaître.

La demeure est affaire de pérennité, donc. Cependant, il me semble qu’elle s’oppose d’une certaine manière à l’histoire et à la mémoire, que toutes deux la pérennité porte également. La demeure s’intègre à l’histoire et à la mémoire, c’est entendu, mais le sentiment de la demeure, me semble-t-il, ne s’installe que lorsque, dans un domicile, le sentiment de l’histoire et celui de la mémoire collective se retirent. Dans le sentiment de la demeure que j’ai dit, quand chez soi est comme une partie de soi-même nous protégeant du monde extérieur et de l’écoulement du temps qui y règne sans remède, le sentiment de l’histoire et de la mémoire collective est assez forclos. C’est en tout cas ce qu’on demande à la demeure, ce qu’on espère d’elle, même si le monde extérieur, l’écoulement du temps, le sentiment de l’histoire et de la mémoire collective sauront toujours, même dans la demeure, se rappeler à notre bon souvenir.

Parmi les lieux où j’ai vécu et séjourné, ceux qui m’ont procuré le sentiment de la demeure sont finalement ceux qui formaient un endroit auxquels je n’associais mentalement que ce que j’y avais vécu moi-même, dans les dimensions limitées de ma mémoire et de mon existence individuelles. C’était pour moi, à chaque fois, un réceptacle de ma vie individuelle qui reléguait hors-champ le monde extérieur. La vie collective passée et contemporaine dans laquelle ces lieux, n’étant pas hors du monde, étaient tout de même bel et bien pris, s’était fait oublier. L’histoire peut resurgir, même alors, parfois, mais de façon fugitive. Pendant les années où je vivais à Nantes, sur un quai, alors que je regardais la Loire par ma fenêtre, comme chaque jour je crois, je vis un soir le fleuve et ses berges, ou les revis plutôt, avec la pensée que le peintre William Turner remontant en bateau la Loire jusqu’à Orléans en 1826 dut avoir sous les yeux les lieux qui étaient sous les miens, rendus méconnaissables par près de deux siècles d’urbanisation. Parfois l’on voit que les clôtures de nos demeures ne cessent d’être traversées de part en part. Parfois je me souviens que le sol de mon appartement est situé une bonne douzaine de mètres au-dessus de la terre ferme, et que c’est une bonne douzaine de mètres au-dessus de la terre ferme que je dors, que je me douche, que je me replie et me laisse aller. Mais d’ordinaire, je n’ai pas du tout la vulnérabilité de cette altitude en tête, quand bien même c’est chaque jour que je monte et descend les quatre étages qui me séparent du niveau des rues.

On peut résider en des domiciles avec le vif sentiment qu’ils font pleinement partie du monde extérieur, qu’ils sont en continuité vivante avec une temporalité étendue, avec un tout spatial, mental et temporel dont ils ne sont qu’une infime part non pas centrée sur elle-même,  mais orientée vers le centre d’un ensemble plus vaste. Il me semble alors que le domicile ne nous communique pas le sentiment de demeure, mais le sentiment d’appel à un décentrement qui contredit assez exactement celui de demeure.

Les deux premières années pendant lesquelles j’ai vécu à Paris, montant à la capitale depuis ma province de l’ouest de la France, pour rejoindre des foyers intellectuels que j’avais longtemps désirés, vivant en plein quartier de haut prestige, dans une chambre de bonne qui m’offrait une merveilleuse vue sur la Seine, je me suis pleinement senti dans un Paris qui ne cessait de m’apparaître comme une stratification d’histoire et de mémoire faite ville, m’appelant constamment à la parcourir en marchant, avec avidité. Même lorsque j’étais chez moi, dans la chambre de bonne, et même si je m’y sentais chez moi, je sentais toujours la présence du monde autour de mon domicile, qui n’était pas pour moi une demeure. Qui était peut-être un bureau. Un bureau où je dormais et logeais.

En voyage, j’ai souvent connu l’envie de m’arrêter en un lieu imprévu, d’y trouver un abri et d’y rester. De décider de ne plus revenir. Cette envie n’est pas celle d’un arrêt, ce n’est pas celle de ne plus être en mouvement, c’est celle d’empêcher le retour, de se maintenir hors du centre que l’on sait devoir rejoindre. C’est vouloir ne pas retourner en sa demeure, c’est croire qu’on peut ne plus être en un ici, mais en un là-bas, dans une station qui permet de rester dans l’ouverture du monde sans avoir à demeurer en soi. C’est une promesse que l’ailleurs formule souvent, qu’il ne tient jamais, mais ne cessant de la renouveler, il la réactive et la légitime à sa façon. De telle sorte qu’il est toujours possible et peut-être souhaitable d’y croire encore et encore. Dans le Mississippi, une petite maison en bois brinquebalante et peinte en blanc, tous volets fermés et de toute évidence inoccupée, près d’une voie ferrée désaffectée et adossée à des sous-bois, dans le comté rural où vécut William Faulkner, avait pu me faire croire que si l’on prenait la décision d’en forcer la porte et de s’y installer, rien ni personne ne viendrait vous en déloger, ce qui m’avait laissé penser quelques instants que je pouvais prendre là une autre vie que la mienne, et laisser la mienne suivre son chemin sans moi si elle le devait, ou bien ne plus rien faire ni n’aller nulle part si elle préférait, sans que ce ne soit plus mon problème.

Dans La Chambre claire, Roland Barthes commente ainsi une photographie de Charles Clifford, titrée Alhambra (Grenade) :

Une vieille maison, un porche d’ombre, des tuiles, une décoration arabe passée, un homme assis contre le mur, une rue déserte, un arbre méditerranéen (Alhambra, de Charles Clifford) : cette photo ancienne (1854) me touche : c’est tout simplement que j’ai envie de vivre. Cette envie plonge en moi à une profondeur et selon des racines que je ne connais pas : chaleur du climat ? Mythe méditerranéen, apollinisme ? Déshérence ? Retraite ? Anonymat ? Noblesse ? Quoi qu’il en soit (de moi-même, de mon mobile, de mon fantasme), j’ai envie de vivre là-bas, en finesse – et cette finesse, la photo de tourisme ne la satisfait jamais. Pour moi, les photographies de paysages (urbains ou campagnards) doivent être habitables, et non visitables. Ce désir d’habitation, si je l’observe bien en moi-même, n’est ni onirique (je ne rêve pas d’un site extravagant) ni empirique (je ne cherche pas à acheter une maison selon les vues d’un prospectus d’agence immobilière) ; il est fantasmatique, relève d’une sorte de voyance qui semble me porter en avant, vers un temps utopique, ou me reporter en arrière, je ne sais où de moi-même : double mouvement que Baudelaire a chanté dans l’Invitation au voyage et la Vie antérieure. Devant ces paysages de prédilection, tout se passe comme si j’étais sûr d’y avoir été ou de devoir y aller. Or Freud dit du corps maternel qu’« il n’est point d’autre lieu dont on puisse dire avec autant de certitude qu’on y a déjà été ». Telle serait alors l’essence du paysage (choisi par le désir) : heimlich, réveillant en moi la Mère (nullement inquiétante).

Habiter hors de son centre sans en constituer un nouveau qui vous assigne à une nouvelle demeure, refermant l’ouverture du monde pour laquelle on est venu jusque là, dans laquelle on ne voulait cesser de se tenir, c’est une version géographique de l’espoir de voir suspendue un jour sa responsabilité de devoir vivre, c’est rêver d’habiter dans une impossibilité, quand la possibilité semble être une indépassable oppression. La demeure, au contraire, est toute faite de la réalité d’habiter dans le domaine du possible. Si l’on peut toujours rêver d’être là-bas, la demeure est un ici. S’il nous semble que là-bas, la contrainte de vivre pourrait être suspendue, l’ici qu’est la demeure est un habitat pour supporter cette contrainte de vivre, pour la supporter après qu’il a fallu admettre qu’elle est indépassable. C’est moins drôle, mais au moins, c’est possible, et c’est déjà ça.



Je remercie Sébastien Rongier, Luc Dall'Armellina et Martine Royer-Valentin pour leur invitation à cette journée d'étude, et je remercie Sarah Cillaire pour son aide et son attention dans la préparation de la lecture.

27.3.13

Projet El Pocero


Couverture du livre, réalisée par Yann Legendre


Le 20 février dernier est sorti en librairies Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole, mon premier livre, publié par les éditions Inculte (éditeur, entre autres, de London Orbital de Iain Sinclair, de Soap Apocryphe de Pacôme Thiellement, de Ma dernière Création est un piège à taupes d'Oliver Rohe, du Clavier cannibale de Claro ou encore de Sibérie d'Olivier Rolin - et récemment de Décor Lafayette d'Anne Savelli et de Soliste de Laure Limongi).

Projet El Pocero est le deuxième d'une série de livres sur la ville publiés par Inculte (dont le premier était, au printemps 2012, Paris est un leurre : la véritable histoire du faux Paris de Xavier Boissel). Le livre est le récit à la première personne de ma visite d'une ville nommée El Quiñon (ou Residencial Francisco Hernando), située à environ trente-cinq kilomètres au sud de Madrid, sur le territoire de la commune de Seseña. Cette ville a la particularité d'avoir été entièrement construite en quelques années, là où ne se trouvaient que des prairies et des champs, non loin d'une petite commune isolée nommée Seseña. Le projet initial, lancé par le promoteur immobilier Francisco Hernando, surnommé "el Pocero" ("l'Égoutier"), ambitionnait la construction de 15 500 logements, de quoi loger plus de 40 000 habitants. Lorsque le chantier, commencé en 2003, est stoppé en 2008 par la crise financière et immobilière espagnole, 5 300 logements ont été achevés - une capacité d'hébergement de près de 16 000 personnes. Mais l'isolement de la ville, la démesure de ses dimensions et l'ampleur de la surproduction immobilière espagnole font qu'elle est quasiment déserte, habitée à 20 % de ses capacités.

Cela dit pour présenter le sujet du livre, dont la forme finale me semble, au bout du compte, celle d'un récit s'aventurant dans l'essai libre, dans une continuité narrative à la première personne, reposant d'abord sur ma visite des lieux (en mai 2012), ainsi que sur le suivi de motifs ayant émergé au cours du processus d'écriture du texte. Pour le dire très vite. On peut en lire davantage sur l'écriture de ce livre, et décourvir quelques extraits, avec les trois parties du journal d'avant-parution accueilli par remue.net : première partie, deuxième partie et troisième partie ; ainsi qu'avec le making of accueilli par le site D-FICTION (remerciements à ces deux sites pour leur accueil).

Plusieurs sites et blogs ont chroniquer ce livre ou y ont répondu d'une façon ou d'une autre, et je remercie leurs auteurs :
Matériau composite de Guénaël Boutouillet
le tiers Livre de François Bon
le blog de la librairie Ptyx à Ixelles
Paumée de Brigitte Célérier
- trois épisodes de Dreamlands d'Olivier Hodasava
- un article de Jean-Philippe Cazier dans le Bookclub de Mediapart
- un billet de citations dans Fragments, chutes et conséquences de Joachim Séné
- un billet de citation dans En Marge(s) d'Anne-Charlotte Chéron
- un article de Ludovic Lamant dans Mediapart (article complet accessible aux abonnés)
- un article de William Burren dans Gonzaï

Il y a aussi une vidéo de présentation réalisée par la librairie Mollat et une émission de Magasin central, de Pierre Siankowski, sur le Mouv'.

16.3.13

songe à Passau !




Un jour, il était allé avec sa sœur à Passau, parce que son père lui avait toujours dit que Passau était une belle ville, une ville réconfortante, une ville extraordinaire ; mais à peine étaient-ils arrivés à Passau qu'ils avaient constaté que Passau était en fait l'une des villes les plus laides au monde, une ville qui singeait Salzbourg, une ville boursouflée de veulerie et de laideur et de répugnante lourdeur, et qui, avec un orgueil pervers, se nomme la ville des trois fleuves. Ils n'avaient fait qu'une brève incursion dans ladite ville des trois fleuves ; très vite ils avaient fait demi-tour et, comme il n'y avait pas de train pour Vienne dans les heures suivantes, ils étaient retournés à Vienne en taxi. Après la mésaventure de Passau, ils avaient renoncé pour des années à tout projet de voyage, pensai-je. Chaque fois que la sœur, au cours des années suivantes, manifestait le souhait de voyager, Wertheimer se bornait à lui dire : songe à Passau ! étouffant ainsi dans l'œuf, entre lui et sa sœur, un possible débat relatif au voyage.


Thomas Bernhard, Le Naufragé (Der Untergeher, 1983), traduction Bernard Kreiss, éditions Gallimard, collection folio, pp. 59-60

2.12.12

instrument de la justice immanente

 

Ivy Cottage, Residence of Elisaeus von Seutter, Jackson, Mississippi,
Elisaeus von Seutter Jackson, Mississippi, Hinds County,
dernier quart du 19ème siècle

Source : E. von Seutter photograph collection
Courtesy of the Mississippi Department of Archives and History
 

 
Son père était peintre en bâtiment et, comme ceux de sa profession, il avait un penchant pour l'alcool. Il battait sa femme. Celle-ci toutefois eut la chance de ne pas survivre à la naissance du quatrième frère d'Emmy, sur quoi le père interrompit ses libations le temps nécessaire pour courtiser et épouser une mégère décharnée qui, instrument de la justice immanente, le rossait comme plâtre quand elle était dans ses meilleurs moments.
 
William Faulkner, Monnaie de singe (1926), traduction Maxime Gaucher, Garnier-Flammarion, pp. 149-150.

27.11.12

la fille au nom d'or





La fille au nom d’or m’avait dit le nom du parc, et que des biches y courent, comme sa sœur y courait lorsqu’elle vivait à côté, après que sa maladie avait commencé. Je suivais peut-être ses instructions pour me diriger, elle connaissait un peu la ville, par sa sœur. Pas moi. Ou elle ne la connaissait pas assez pour nous orienter, et nous nous en remettions aux panneaux indicateurs. Elle est du genre à bien connaître une ville très vite, disons qu’elle me montrait le chemin au fur et à mesure. J’aurais fait tout ce qu’elle voulait, de toute façon. J’aurais voulu qu’elle ne le sache pas, qu’il lui semble que, comme par miracle, mon avis et mon point de vue se trouvaient à chaque fois et toujours être exactement les mêmes que les siens. Finalement, c’était le cas, mais il me fallait qu’elle les exprime, pour que ses désirs, opinions et préférences deviennent aussi les miens — je l’aimais trop et haïssait trop mes pensées divergentes des siennes pour que cette adhésion constante me réclame un effort et un délai. Elle le comprenait déjà, probablement, ou préférait au bénéfice du doute m’octroyer des dispositions mentales moins embarrassantes. J’étais tombé malade l’hiver précédent, je n’avais plus pu faire face seul au début de l’été. J’étais tombé malade par détestation de mon manque de conformité, et épuisement à toujours combler l’insupportable défaut.

Nous sommes arrivés sur les lieux. De longs bâtiments en briques alignés, reliés entre eux par des passerelles vitrées. Nous avons vu des objets séduisants, lisses, synthétiques et creux. Ensuite, il y a eu le fleuve que j’avais vu quelques années auparavant bien plus au sud, au cours d’heures d’une exaltation médiévale assez hérétique, et une autre rivière près de laquelle nous nous sommes assis pour manger. Je vivais chaque instant passé avec la fille au nom d’or comme un privilège de saint visité. J’étais terrifié que l’instant où elle finirait par percevoir l’indignité et la nullité qui n’avaient cessé de pétrir ma nature soit imminent.

J’ai acheté un livre new age que nous n’avons pas voulu voir comme tel et qui nous a semblé passionnant, et nous avons pris le bateau. La lumière oblique du soleil baignait les façades sur les quais, il nous a semblé que la douceur et la beauté nous seraient accessibles. Arrivés à destination, nous avons vu des néons roses, de grands voiles de tulle et de gigantesques images pornographiques, là où se rejoignent le fleuve et la rivière. Puis nous avons repris la route à la nuit tombée.

J’ai revu la ville un an plus tard. La fille au nom d’or m’avait déposé dans une gare, près des lieux où j’avais vécu mes heures hérétiques d’exaltation médiévale au bord du fleuve, face à des collines de craie. J’ai échoué à prendre le train, et j’ai passé des heures terrifiées dans la gare aux allures de fuselage géant. Après quelques mois d’amélioration, la maladie avait retrouvé de la vigueur. J’ai dû prendre un autre train, qui me déposerait à la ville, où après un long moment, un dernier train traverserait au ralenti le pays pour me ramener à la maison. Dans la ville, j’ai marché depuis le gratte-ciel qui avait peut-être servi de repère à la fille au nom d’or pour nous orienter l’année passée, jusqu’au bord du fleuve. J’ai traversé le pont dans l’angoisse avant de m’asseoir sur le banc d’une place. J’attendais l’heure de repartir en me demandant si nous étions passés là, l’an dernier, la fille au nom d’or et moi. Derrière l’heure de repartir, je n’attendais rien de la suite que de la douleur sans fin. Je dus penser, comme il m’arrive, que ma vie n’était que de l’attente qu’on m’autorise à la quitter. Le froid porté par le vent me mordait. La veille au soir, bien plus au sud, la chaleur était telle que nous nous étions baignés avec avidité. La douleur du désir qui m’avait lacéré le ventre en voyant la peau, découverte pour le bain, de la fille au nom d’or me lançait toujours. Je ne comprenais pas qu’elle ne me déteste pas. J’avais fini par lui dire mon impureté. Elle la savait déjà, ne la trouvait pas impure, mais certainement que la détresse qui habitait ma quête d’infinie pureté était inassimilable. Je continuai à passer mon temps à suffoquer sous la certitude que je venais toujours à l’instant de perdre à cause de mon ignominie la fille au nom d’or — ou de la perdre d’effroi de l’avoir perdue.

J’ai réussi à prendre le train, et à ne plus revoir la ville avant plus de huit ans, en y laissant les moments que je n’y avais pas vécus, ni avec la fille au nom d’or, ni avec quiconque, ni même seul. Le dernier train m’a laissé tout le temps de peindre les paysages de mon angoisse et de l’absence de la fille au nom d’or. J’ai un peu réussi à lire l’Essai sur les données immédiates de la conscience, en soulignant au crayon un tiers environ des lignes que parcouraient mes yeux, et Paysages avec figures absentes.

Des jours qui suivirent, à la campagne où j’ai passé quelques jours hébétés, je me souviens surtout avoir écouté la superposition des chants d’oiseaux, et noté dans les marges de Paysages avec figures absentes ce que je voudrai en dire à la fille au nom d’or.

14.11.12

Marius Trésor, l'œuvre perdue







« il y a dans César plusieurs Marius. »
Suétone, Vies des douze Césars,
traduction de Henri Ailloud


Ce n’est, j’imagine, pas aux vieux loups de mer de la cité phocéenne qu’on aura la présomption d’en apprendre sur la question. Cependant, prenons le temps d’y revenir. Car toujours, il le faut.

De l’album de chanson de Marius Trésor, sorti en 1978, il arrive qu’on n’ait retenu que la chanson Sacré Marius, qui donnait son titre à l’album complet, ou pire, et bien plus souvent, qu’on n’en ait rien retenu du tout, au point d’aller imaginer que d’album de Marius Trésor, il n’y a jamais eu. Au point souvent de consentir à insulter l’épaisseur du monde, en négligeant même de se poser la question d’une possible réalité de tout album de Marius Trésor. À la manière de vigies myopes scrutant l’opacité qui recouvre les vérités contenues dans l’univers, certains connaissent le refrain de la chanson Sacré Marius : les noceurs vieillissants, les amateurs de compilations interprétées par Gilles Pellegrini et son orchestre, et autres adeptes de cravates nouées autour du crâne lorsqu’en fin de banquet est venue l’heure de s’adonner à quelques Chenille et autres Danse des canards. Ils le connaissent car il figure dans cette forme de panthéon des chansons caribéennes francophones à destination des bals de métropole qu’est Le Medley tropical. Mais ces quelques uns, bien souvent ignorent que l’interprète original de cette chanson n’est autre que Marius Trésor, alors libéro et capitaine de l’Olympique de Marseille, et de l’équipe nationale, et que la chanson n’est que le premier titre d’un album qui en comprend dix.

Les épaisses strates d’oubli dont on a recouvert cet album l’ont fait plus ou moins choir dans le corpus des œuvres perdues, même s’il n’est pas à proprement parler l’une d’entre elles : j’ai chez moi un exemplaire du disque sur cassette, que chaque écoute endommage toujours un peu davantage, de telle sorte que je l’ai fait numériser à titre conservatoire. On trouve le vinyle, mais personne ne le sait, sur des sites de vente en ligne, pour la somme de quatre-vingt dix centimes d’euros : le prix de la perte. Non de la disparition, mais de ce qui revient au même, l’avilissement en plus : de la mise au rebut. Je ne feindrai pas de supposer que Sacré Marius est moins une œuvre perdue que la majorité des écrits de Suétone, que Les Limiers de Sophocle, que la statue du Cupidon dormant de Michel-Ange, ou que le film Mountain Eagle d’Alfred Hitchcock. Et comme toute œuvre perdue, il est possible de supposer qu’elle détient précisément un sens unifiant ce que nous ne comprenons que comme du disparate et du discontinu. Je ne m’empêcherai pas de porter crédit à une telle hypothèse concernant l’album de Marius Trésor.

Postulons que les 25 minutes de musique enregistrée, certes très bas de gamme, qui composent l’album Sacré Marius comprennent au moins autant de sens, et relèvent d’autant d’importance que tout le reste de la production connue de Marius Trésor. Et soudain tout s’éclaire : c’est-à-dire que, subitement, on ne comprend plus rien. C’est le signe indubitable qu’on s’approche d’une vérité occulte. Dès lors, toutes les certitudes s’évanouissent dans le rappel qu’il n’est d’évidence qui ne soit une cécité à laquelle nous nous sommes accoutumés au point de ne plus saisir que nous ne voyons pas. Les moments où l’incompréhension se fait la plus épaisse, là où nous ne voyons plus du tout comment il serait possible de trouver un sens, c’est-à-dire les instants précis où nous sommes dans les conditions d’un accès enfin possible au savoir enfoui, sont les deux titres sur lesquels Marius Trésor ne chante pas, mais qui figurent tout de même sur l’album, bien que, si on s’en tient à l’audible, Marius Trésor n’officie sur le disque qu’en qualité de chanteur. Ces deux titres, Maracana et Avec la tête, avec les pieds, je veux le croire, reçoivent la manifestation de pouvoirs émanant de Marius Trésor et qui débordent du cadre de la réalité matérielle. Il me semble évident que Marius Trésor était en studio, parmi les musiciens, dansant au milieu d’eux pour faire monter la fièvre qui irradie le son, comme on attiserait et convoquerait des démons, propageant une ferveur comparable à celle que peut susciter un but en reprise de volée pendant les prolongations d’une demi-finale de Coupe du Monde, et dont ces plages de musiques oubliées sont le réceptacle.




Ce texte a été écrit à la suite d'une invitation à participer à l'émission football/culture Des Bâtons dans Guy Roux, sur  Radio Galère à Marseille, le lundi 12 novembre 2012. Je remercie l'équipe de l'émission, et tout particulièrement Emmanuel Picaud, pour cette invitation. C'est une version légèrement différente de ce texte qu'on peut m'entendre lire dans l'émission (en écoute ici), pendant laquelle Emy Chauveau, Esther Salmona, Luc Jeand'heur, Samuel Rochery, Fernand Fernandez, Laure Chaminas, Pierre-Louis Aouston ont également lu un texte (de même, au cours de l'émission, des textes de Pier Paolo Pasolini et Peter Handke ont été lus, et un enregistrement de lecture de Jean-Louis Bory a été diffusé).

10.11.12

Et avec eux, irréductible, immédiat et tangible, le sentiment de la concrétude du monde



Site de la bataille de Bryce's Crossroads (1864),
Comté de Lee, Mississippi, septembre 2011



Parcourir le monde, le sillonner en tous sens, ce ne sera jamais qu'en connaître quelques ares, quelques arpents : minuscules incursions dans des vestiges désincarnés, frissons d'aventure, quêtes improbables figées dans un brouillard doucereux dont quelques détails nous resterons en mémoire : au-delà de ces gares et de ces routes, et des pistes scintillantes des aéroports, et de ces bandes étroites de terrain qu'un train de nuit lancé à grande vitesse illumine un court instant, au-delà des panoramas trop longtemps attendus et trop tard découverts, et des entassements de pierre et des entassements d'œuvres d'art, ce seront peut-être trois enfants courant sur une route toute blanche, ou bien une petite maison à la sortie d'Avignon, avec une porte en bois à claire-voie jadis peinte en vert, la découpe en silhouette des arbres au sommet d'une colline des environs de Sarrebrück, quatre obèses hilares à la terrasse d'une café dans les faubourgs de Naples, la grand rue de Brionne, dans l'Eure, deux jours avant Noël, vers six heures du soir, la fraîcheur d'une galerie couverte dans le souk de Sfax, un minuscule barrage en travers d'un loch écossais, une route en lacets près de Corvol-l'Orgueilleux... Et avec eux, irréductible, immédiat et tangible, le sentiment de la concrétude du monde : quelque chose de clair, de plus proche de nous : le monde, non plus comme un parcours sans cesse à refaire, non pas comme une course sans fin, un défi sans cesse à relever, non pas comme le seul prétexte d'une accumulation désespérante, ni comme illusion d'une conquête, mais comme retrouvaille d'un sens, perception d'une écriture terrestre, d'une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs.


Georges Perec, Espèces d'espaces, Paris : Galilée, 1974, p. 105