jeudi 19 novembre 2009

Dernières notes sur une semaine new-yorkaise


Que fait-on de l'ordinaire de l'expérience, de l'ensemble de ses moments faibles ou plus communs, tous ces temps qui sont sa matière même, parfois rehaussés par des événements et des moments saillants, plus forts et qui forment des points à partir desquels la mémoire se construit, de façon à largement recouvrir le tissus de ce qu'on vit, qui est pourtant le fond, le support de l'expérience vécue. Ce support, ce commun, il me semble intéressant pourtant de l'aborder même s'il est rétif à trouver une forme, puisque assez informe par nature (François Bon, dans son récent L'Incendie du Hilton (Albin Michel, 2009), entreprend ce genre de travail, et le résultat est un livre assez curieux, creusé de vides, traversé de pistes multiples, qui manipule des processus inaboutis parce qu'en cours de travail, qui est en larges écho de la constellation qu'il déploie sur son site internet, qui accompagne un moment de pensées qui se croisent, se prolongeront peut-être pour certaines, d'autres qui seront laissées sans suite - c'est un livre étrange, très ouvert, qui laisse une certaine impression d'inconsistance tout en étant passionnant).

De mon voyage à New York, je voulais tirer un dernier texte manipulant ce genre de matériau, qui rende compte de ce qu'on perçoit de l'ordinaire de cette ville, alors qu'on y est en voyage pour quelques jours seulement, et que donc on ne rencontre la ville qu'en survol, qu'en surface - alors que l'ordinaire étranger ne se donne guère comme ordinaire avant un certain délai, le temps que les repères qui sont ceux des habitants des lieux deviennent perceptibles et compréhensibles pour le voyageur. Dans le même temps, alors que ce voyage a bientôt deux mois désormais, cette matière ordinaire est en péril dans ma mémoire, d'autant plus que j'en suis mentalement tout à fait sorti, que je l'ai déjà recouverte de texte, que tant de détails s'estompent, que la mémoire a déjà engagé son travail de reconstruction, davantage encore au fur et à mesure que l'imagination trouve de plus en plus sa place. De plus, l'expérience de cet ordinaire, de ces détails plus difficilement signifiants pour un voyageur se dilue dans un milieu abondamment irrigué - par textes, paroles et images interposés - d'expériences vécues par d'autres personnes que moi.

Un texte fait des souvenirs indistincts que je conserve d'éléments quelconques, mais vus à New York pendant les quelques jours où je m'y trouvais, fin septembre 2009 - une conclusion en fade out. Ce que je pourrai dorénavant écrire sur New York aura largement pris son indépendance sur ce court voyage bientôt distant de deux mois.


Pour moi, pour beaucoup d'autres également, la forme spécifique que prend le rapport à la ville visitée quand on y est en voyage, c'est la longue marche au travers de quartiers qui se succèdent le long du parcours, que l'on voit défiler les uns après les autres selon le trajet qu'on s'est choisi, ou qu'on a décidé de ne pas choisir en naviguant à vue. Souvent, on ne distingue les nombreuses frontières entre les quartiers que l'on traverse qu'après les avoir franchies, lorsque l'on constate que l'ambiance, les traits dominants des lieux que l'on rencontre ne sont vraiment plus les mêmes que ceux qu'on avait sous les yeux dix minutes plus tôt, quelques blocks avant. Un après-midi, c'était le 25 septembre, j'avais entrepris une assez longue promenade qui m'avait fait remonter du sud au nord tout l'upper west side, traverser Harlerm d'ouest en est, puis descendre tout l'upper east side du nord au sud. Ce trajet correspond à un contournement de Central Park sur trois de ses côtés (tous sauf le sud). La traversée des upper west side et upper east side, tous deux très bourgeois, et qui ce jour m'occupèrent le plus long de la promenade (additionnés et selon des axes nord-sud, ils font une centaine de blocks) m'a semblée, plus que la plupart de mes visites dans d'autres quartiers new-yorkais, être largement dominée par de l'ordinaire et de l'expérience faible. Ici se joignent particulièrement deux phénomènes. D'abord le mode de traversée rapide, en survol, et un peu hasardeux - on choisit une avenue instinctivement jusqu'à ce qu'on en change, non moins instinctivement, ainsi on peut manquer des lieux marquants dont on ignore l'existence ou la localisation. Par ailleurs, les upper east side et upper west side sont de très proprettes et très lisses parties de la ville, élégantes certes, policées, face auxquelles mon regard souffre de lacunes, trouve mal les possibilités de détailler et voit beaucoup d'homogénéité étalée, n'a pas de prise particulière depuis laquelle déplier ce sur quoi il glisse. Pour ouvrir le regard sur de tels quartiers, il faut trouver les possibilités de détailler là où l'on ne voit que de l'indistinct répété, il faut trouver les moyens de creuser son regard superficiel. Pour appréhender de tels lieux, il y a donc une durée et une connaissance minimales nécessaires, que je n'ai alors pas choisi d'avoir, pour qu'ils distillent leur potentiel, pour qu'ils permettent l'ouverture en leur sein des failles qu'ils ne montrent pas, car de tels quartiers se montrent en sachant comment ils seront vus, c'est-à-dire de la façon dont ils le veulent. On pourrait en dire autant de beaucoup de quartiers de Manhattan, soit comme ici par excès de vernis et de propreté, soit bien plus souvent par la saturation de détails qu'ils fournissent, qui intimide le regard et le retient d'entreprendre le travail de fourmi que serait alors le regard rapproché et détaillé. Ce dernier cas de figure fournit au regard, à la place, une satisfaction, une jouissance par le spectaculaire.

Dans les circonstances de ma visite, les upper west side et upper east side m'ont semblés faire chuter l'organisation orthogonale des rues et avenues de New York dans la pauvreté d'ambiance, qui serait, pourrait-on croire a priori, le péril permanent d'une telle disposition urbaine. Or New York dans son ensemble, à quelques zones près, rend mensongère cette idée d'une plus grande pauvreté poétique urbaine pour raisons d'orthogonalité. Car New York crée de la légende et du mystère, ô combien, et sa mythologie ne souffre pas de ses avenues parallèles et de ses rues à elles perpendiculaires, bien au contraire, sa mythologie en est nourrie. Une ville dont le plan est intégralement conçu d'avance (pas intégralement pour être exact, car rien qu'à Manhattan, la pointe sud ne suit pas un plan orthogonal) peut fournir d'innombrables et gigantesques surprises urbaines au cours de son développement, peut croître à coup d'authentiques événements, d'inouï.



Depuis le nord de l'upper west side, pour rejoindre l'upper east side, j'ai traversé les quartiers de Morningside Heights et de Harlem. Au bord de l'Hudson, Morningside Heights est peu connu, il est extrêmement chic, plus encore que l'upper west side qu'il prolonge par le nord. S'y trouve un parc pentu nommé Riverside Park, depuis lequel on a vue sur l'Hudson bordé par une autoroute, et sur le New Jersey de l'autre côté. Près de là se trouve aussi la tombe et mémorial d'Ulysses S. Grant, général en chef de l'armée du Nord au cours de la guerre de Sécession puis président des États-Unis. C'est davantage un mausolée qu'une tombe car c'est un grand bâtiment blanc avec rotonde et colonnades dans un style architectural que je qualifierais de néo-classique washingtonien. Le lieu le plus célèbre à proximité du quartier est sans conteste le campus de l'université de Columbia, son site central est assez petit mais très beau, très chic, d'allure cambridgienne ou oxfordienne, comme certainement celui de toutes ses consœurs de l'Ivy League (qui regroupe les huit universités les plus prestigieuses du nord-est des États-Unis). Pour descendre de Morningside Heights et rejoindre Harlem, il faut traverser le Morningside Park, qui suit une pente inverse de celle du Riverside Park un peu plus à l'ouest. J'avais un vague souvenir de Harlem, vu rapidement trois ans plus tôt, comme d'un quartier tranquille, pas inquiétant du tout (il a longtemps eu la réputation d'être très mal famé mais ne l'a plus) mais nettement plus délabré que le reste de Manhattan. Je ne sais pas si c'est la partie de Harlem que j'avais alors vue qui m'avait trompée, si j'avais mal vu ou si le quartier a abondamment été rénové en seulement trois ans, ou un peu tout ça, mais ce qui m'a frappé cette fois, c'est la très grande propreté du quartier, le très bon état des bâtiments. C'est aujourd'hui un quartier de classe moyenne, on y trouve certainement beaucoup plus de Noirs que dans beaucoup d'autres quartiers de Manhattan, on y trouve certainement beaucoup plus de Blancs que dans les mêmes rues il y a vingt ans, la grande majorité d'entre eux, Noirs comme Blancs, doit appartenir à la classe moyenne, et plutôt à la partie supérieure de la classe moyenne probablement. Ce phénomène urbain est nommé gentrification. C'est un processus par lequel des quartiers populaires deviennent des quartiers qui n'accueillent progressivement plus que des classes sociales supérieures à celle des habitants précédents, ces derniers devant déménager car le coût de la vie dans le quartier, notamment pour le logement, est devenu inabordable pour eux. L'exemple le plus fréquemment cité de quartier gentrifié, parmi tous les nombreux cas dans le monde entier, est certainement Harlem, c'est apparemment l'exemple le plus typique, le plus frappant de ce qu'est la gentrification. Ce phénomène est très puissant dans tout New York, dans Manhattan tout particulièrement. Il me semble qu'à Manhattan aujourd'hui, de ce point de vue, il n'y a que deux types de quartiers : les quartiers riches ou bourgeois de longue date et les quartiers gentrifiés (c'est bien sûr exagéré de ma part, mais il faut vraiment bien chercher pour trouver des quartiers n'appartenant à aucune de ces deux catégories). Ceci dit, Harlem semble être un quartier très agréable, et tout à fait joli, avec ses très nombreuses maisons brownstone, comme dans Park Slope à Brooklyn, ses immeubles assez bas, ses quelques avenues commerçantes et animées, et ses églises particulièrement multiples. Le tiers oriental de Harlem, ou le quart oriental peut-être, souvent nommé Spanish Harlem en raison de l'importante communauté latino qui y vit, est moins bourgeois, moins rénové, un peu plus délabré même si ce n'est pas le Bronx et loin de là, il doit quant à lui toujours abriter des personnes des classes populaires.


Manhattan est très largement pris dans une dialectique entre d'une part la propreté des lieux, les quartiers ripolinés inabordables pour les classes populaires, destinés aux cadres qui y vivent, aux touristes et adeptes du shopping international qui s'y rendent, et d'autre part une survivance du déglingué, une poursuite de l'anarchie contrôlée et instantanément adoptée. Les stations de métro sont assez exemplaires de ce second registre : si elles sont tout à fait en état de fonctionnement et très abondamment utilisées, rien n'a pour ainsi dire été fait pour qu'elles soient jolies, accueillantes ou confortables. Leur plafond bas et plat, leurs poutres métalliques noires les rendent visuellement très dures, la chaleur qui y règne est étouffante et garantit un brutal choc thermique à chaque fois qu'on monte ou descend du métro, de son côté lourdement climatisé. Cette tension entre haut standing et curieux délabrement réfractaire doit oeuvrer au sein même de la plupart des appartements de Manhattan : ils sont dans de beaux quartiers, dans de jolis immeubles, coûtent très chers et n'en sont pas moins de petite taille, pas toujours pratiques et parfois visités par les cafards. Manhattan est un lieu où des personnes disposant de confortables salaires accèptent de vivre dans des logements, certes décents, mais relativement inconfortables. On doit vivre à Manhattan parce qu'on ne veut ou ne peut pas vivre ailleurs, ou alors parce qu'on est très riche. Aujourd'hui, si Manhattan est largement gentrifiée, et a très abondamment évacué ses pauvres, elle ne s'est pas faite musée pour autant, elle vit sans planifier l'allure qu'elle doit avoir en vivant, tout en s'étant beaucoup soucié ces deux dernières décennies de se donner quand même une allure de propreté, de sécurité, de nouvellement neuf et de réhabilité. Elle a délégué à certains quartiers spécifiques et spécialisés la fonction de musée urbain et de vitrine publicitaire d'un Manhattan de carte postale et de boutiques de souvenirs. Je ne saurais dire si la folie, la récalcitrance et la mélancolie vive qui habitent toujours New York sont résiduelles et en péril, ou si elles sont si profondément et puissamment ancrées dans cette ville à nulle autre pareille qu'elles ne pourront en être évacuées par aucun programme immobilier ni par aucune attaque de la marche du monde, qu'elles ne pourront cesser de contaminer les âmes de ceux qui y naissent ou viennent y vivre.


L'ordinaire que je cherche ici à dire et qui m'échappe, car je n'ai que trop peu à écrire sur ce qui me semble véritablement ordinaire, car ce devant quoi je trouve quelques idées un instant arrêtées et quelques mots prenant forme n'est déjà plus assez pris dans l'ordinaire, ou bien détourne sa face quelconque de mes regards et souvenirs, cet ordinaire se retrouve d'une façon retorse sur les photos que j'ai prises au cours de mon séjour. Ayant pris acte, ou en ayant décidé peut-être, que je ne sais guère réaliser la moindre photographie esthétiquement consistante - et ce non par désamour du médium photographique, bien au contraire -, je me borne souvent à photographier sans la moindre application quant au cadre ou à la construction plastique, et je me contente de constituer des souvenirs et des archives visuels, un enregistrement platement détaché, laissant au hasard les possibilités accidentelles de la beauté. Cependant, j'ai poussé un peu trop loin cette attitude au cours de mon voyage à New York et j'ai délaissé la nécessité d'un soin minimal. Mes photos sont, en conséquence, pour la plupart parfaitement inintéressantes, de quasiment tous les points de vue. Ce qui s'y trouve donc très souvent est le sur-ordinaire de la photo ratée, archi-plate. Mais ça ne me communique pas l'ordinaire que je cherche aussi à déceler dans New York - et partout -, ça ne me fournit pas de prise sur lui, ça l'aplatit doublement et fait au contraire redondance de l'indistinct. Voilà ce qui me reste d'un ordinaire passé et enfermé en lui-même dans mes images. Le regard a besoin d'une certain acuité pour déceler l'indistinct.


© Anthony Poiraudeau - 2009 (texte et images)

vendredi 6 novembre 2009

Metropolis, Gotham - avec hypothèses pour la destruction de Manhattan

© Winsor McCay (1871-1934), Little Nemo in Slumberland (1905-1914)



À la pointe sud de Manhattan, au sud du lower Manhattan, se trouve le financial district, un énorme quartier d'affaires qui réunit une dense forêt de hauts gratte-ciels. S'y trouve la très célèbre Wall Street, où sont domiciliés les locaux de la bourse de New York - s'y dressaient également, entre la fin des années 1960 et le 11 septembre 2001, les Tours Jumelles du World Trade Center. C'est là que sera érigé le successeur de celles-ci, un ensemble de tours dont la plus grande, One World Trade Center, ou Freedom Tower, sera haute de 1776 pieds, soient environ 541 mètres. Dans les rues souvent étroites du quartier, on est comme dans des couloirs serrés par l'étau de façades vertigineuses, des couloirs sans toit mais qui parfois ne peuvent recevoir pour autant la lumière directe du soleil. Des places sont ménagées entre certaines tours, ou plutôt des parvis sont compris dans les programmes architecturaux, des rectangles pavés et piétons où se croisent à l'heure du repas touristes et employés de multinationales. Vu d'une certaine distance (par exemples depuis les hauteurs de Brooklyn, ou encore du ferry qui mène à Staten Island), le quartier semble être un énorme et déraisonnable bloc de constructions verticales, un amas inépuisable et probablement impénétrable de masses et de recoins, dont la communication avec le sol ne semble pas certaine. Une forêt peut-être, mais une forêt coincée contre le rivage d'une île étroite et qui aurait refusé la cessation de son développement, intimée pourtant par l'empêchement de ses possibilités d'extension, et qui aurait alors travaillé en concentration, à un degré devenu anormal, fou.

Mais à Manhattan, le plus grand nombre de gratte-ciels se trouve regroupé bien plus au nord, dans midtown. C'est là que sont Empire State Building (au sud de la zone), Chrysler Building, Rockefeller Center, MetLife Building, Trump Tower et des dizaines d'autres. Sur les trottoirs des rues du quartier, on se sent moins à l'étroit qu'au sein du financial district cependant, même si dans le même temps davantage oppressé par cette zone bien plus populeuse et envahie par les voitures - ou plutôt chroniquement congestionnée d'embouteillages. Un symptôme de sa propre acclimatation de voyageur à des hauteurs gigantesques est la surprise de découvrir, souvent fortuitement, la hauteur chiffrée de certains des gratte-ciels, qui semblent désormais d'ampleur quasi modeste mais qui en fait dépassent tranquillement les deux-cents mètres de hauteur, et donc de la tête voire des épaules la tour Montparnasse qui à Paris écrase à ce jeu et à plates coutures toutes ses concurrentes. Depuis le sud de Central Park, qui marque la limite nord de cette zone de tours, on se trouve comme face à une chaîne de montagnes, dans le même type de contemplation d'une muraille frontale de hauteurs titanesques s'épaulant les unes les autres.



Ces deux pôles présentent le versant le plus spectaculaire, le plus électrisant, le plus outrancier, le plus immédiatement saillant, le plus esbroufeur aussi, de New York. Un délire de hauteurs, comme si l'on avait construit sur des constructions antérieures sans avoir préalablement détruit celles-ci, elles-mêmes ayant été bâties sur des constructions plus anciennes, et que tout ceci se grimpait dessus et se chevauchait comme dans une Babylone baroque de science-fiction. Comme si l'on avait réalisé une utopie d'hyper-polis sans la contrôler, qui, le contrôle lui ayant été abandonné, se serait poursuivie selon son élan propre pour s'engendrer comme monstre toujours en expansion. Mais un monstre dont il est possible de faire l'histoire, et pourvu de sa propre antiquité - une antiquité construite en quelques décennies.

Cette histoire est faite de de périodes d'intensifications et d'accalmies, et les séquences de constructions soutenues sont autant des marqueurs des périodes pendant lesquelles la ville se fantasme comme monde selon des mythologies conquérantes que des étapes décisives dans la construction de sa morphologie encore visible, dans ses parts qui ne furent pas ultérieurement recouvertes. Au cours des dernières années du XIXe siècle et des premières décennies du XXe, New York est le théâtre d'une course au plus haut gratte-ciel du monde, puis à la conduction de cette forme architecturale typiquement américaine au rang de plus haute construction sur Terre. Le Manhattan Life Insurance Building, détruit dans les années 1930, fut en 1894 le premier gratte-ciel de plus de 100 mètres. Les 119 mètres du Park Row Building, avec ses deux coupoles sommitales, dans le financial district, le détrônèrent dès 1899 et jusqu'à 1908. Quand en 1908, le Singer Building est bâti dans le financial district, les 186 mètres au sommet du lanternon qui coiffe sa coupole font dire de lui qu'il est le plus grand bâtiment du monde, faisant fi des 313 mètres de la Tour Eiffel (le Singer Building sera démoli en 1968). Dès l'année suivante, en 1909, la Metropolitan Life Tower, sur Madison Square, aux airs de campanile italien surcroissant, dépasse pour la première fois les 200 mètres (213 mètres). Ce gratte-ciel comportait déjà une galerie d'observation, permettant de jouir du panorama alentour. C'est en 1913, quatre ans plus tard, qu'est inauguré le Woolworth Building, somptueuse fantaisie néogothique voisine du New York City Hall, et qui mesure 241 mètres de hauteur. Son règne de plus haut gratte-ciel du monde fut plus long que celui de ses prédécesseurs. De dix-sept années jusqu'à 1930 et l'inauguration, quelques centaines de mètres plus au sud, sur Wall Street, des 282,5 mètres du Bank of Manhattan Trust Building, construit en 11 mois (aujourd'hui également désigné par son adresse 40 Wall Street ou encore Trump Building, du nom de son actuel propriétaire, Donald Trump, magnat de l'immobilier, businessman superstar et authentique cas d'école pour la science capillaire). La hauteur de ce building devait non seulement excéder largement celle du Woolworth Building, elle devait surtout dépasser de deux pieds, un peu plus d'un demi-mètre, celle prévue pour le Chrysler Building alors en cours de construction. Mais une fois terminé le Bank of Manhattan Trust Building, les architectes du Chrysler Building changèrent leurs plans, de telle sorte que le titre de plus haut gratte-ciel du monde ne revint au 40 Wall Sreet que le temps de quelques mois. Le Chrysler Building, inauguré en 1930 dans midtown Manhattan, un des gratte-ciels les plus célèbres et les plus instantanément identifiables de New York et du monde, est un building art déco dont les détails architecturaux externes sont un hybride de néogothique et d'éléments chromés de voitures Chrysler. Il est surplombé d'une flèche en gradins, composée de sept arches ouvertes de fenêtres triangulaires. Le jour où la pointe de la flèche fut fixée au sommet du gratte-ciel, le 23 octobre 1929, le Chrysler Building devint non seulement le plus haut gratte-ciel du monde, mais la plus haute construction du monde, les 318,9 mètres au sommet de sa flèche dépassant d'environ six mètres la Tour Eiffel. Ce jour était la veille du jeudi noir, début du krach boursier qui précipita l'Amérique puis le monde entier dans la Grande Dépression. Un building encore bien plus haut allait pourtant être érigé dans midtown Manhattan en ce contexte de gravissime crise, et c'est dire tout le déraisonnable de l'entreprise : le 1er mai 1931, l'Empire State Building était inauguré. Il mesure 381 mètres de haut et allait rester la plus haute construction du monde pendant plusieurs décennies, jusqu'en 1954, et le plus haut gratte-ciel du monde jusqu'à l'édification des Twin Towers du World Trade Center, achevées en 1973. Une longévité dans la suprématie qui sonne comme une victoire très retentissante. Et l'Empire State Building est en fait plus que ça, et jusqu'à aujourd'hui. Il est l'élément architectural singulier le plus distinct, visuellement, de tout New York (sans conteste depuis l'attentat contre les Tours Jumelles), comme une figure obsessionnelle que l'on ne cesse de voir surgir dans son champ de vision, et ce pour ainsi dire depuis chaque quartier de Manhattan, aussi depuis de nombreux autres lieux hors de Manhattan. L'Empire State Building a pris, dès sa construction probablement, la place du gratte-ciel archétypique, canonique, et certainement il l'occupe toujours - le gratte-ciel que l'histoire contingente à consacré comme ultime.




Dans cette course au plus haut bâtiment du monde, au début du XXe siècle, New York a très rapidement joué seul, été son seul adversaire. Chicago postula au titre, fit très honorable figure de valeureux deuxième, s'inclina vite. Très tôt, la coupe du monde se jouait au championnat local. Ceci disait déjà le transfert jusqu'à New York du primat technique, industriel et économique, et des possibilités de sa démonstration, depuis Londres et Paris - qui quelques décennies plus tôt s'affrontaient devant la Terre entière à coups d'Expositions Universelles. Plus d'un demi-siècle plus tard, au cours d'un nouvel accès de fièvre compétitive dans la construction des gratte-ciels, quand en 1998 les Tours Petronas de Kuala Lumpur devinrent les plus hautes du monde, une nouvelle occurrence de ce déplacement géographique du pouvoir économique et industriel est indiqué, même si c'est de l'ordre d'une suprématie planétaire moins nette et plus disputée : le plus haut gratte-ciel du monde quitte le sol américain pour l'Asie, et entre Asie du sud-est et péninsule arabique, il ne l'a plus quittée. Le 11 septembre 2001, à la destruction des Tours Jumelles du World Trade Center (qui furent en 1973 et 1974, pour quelques mois les plus haut gratte-ciels du monde - 417 mètres pour la tour nord, 415 mètres pour la tour sud), quand l'Empire State Building a repris comme son dû la place du plus haut gratte-ciel de New York, il n'était plus que le plus haut gratte-ciel de New York, il y avait de toute façon déjà plus haut ailleurs. Dans les années à venir, quand le World Trade Center sera reconstruit, la plus haute de ses tours, la Freedom Tower de 541,3 mètres, si elle sera la plus haute construction de New York, ne sera qu'une des plus hautes constructions du monde derrière plusieurs Chinoises, plusieurs Dubaiotes, une Chicagoane et une Saoudienne.

Cependant, une ambivalence à l'œuvre à New York au début du XXe siècle a sans doute toujours cours : devenir le consacré roi de New York équivaudrait à devenir le consacré roi du monde, quand bien même le monde hors de New York l'ignorerait, tant New York plus que tout autre lieu sur Terre est la ville qui s'est probablement le plus fantasmée, pensée et formée comme ville-monde, contenant le monde et s'équivalant à lui. Je serais même tenté d'écrire que New York a certainement inventé, dans sa version matérielle du moins, cette forme de ville comme monde. Je me souviens de la planisphère "Monde politique" - datant peut-être des années 1950 - accrochée à l'un des murs de ma salle de classe lorsque j'avais neuf et dix ans, et qui ne comportait qu'un seul point bleu, situant New York. Sur la légende, le point bleu correspondait à : "Ville de plus de 7 millions d'habitants". Il n'y avait pas de catégorie supérieure à celle-ci, qui n'avait été insérée dans la légende que pour distinguer New York, désigner avec elle le centre du monde, et délivrer la sentence consécratoire que là se trouve la définitive et indiscutable plus grande ville du monde. Tant que nous n'avons pas en occident pris connaissance de la spécificité de la mythologie des nouvelles mégalopoles, celle de Bombay, de Mexico, de Hong Kong où les gratte-ciels sont plus nombreux et plus densément et follement serrés encore, de toutes les mégalopoles récentes - dans une épaisseur leur rendant justice -, et pris connaissance de leur nouveauté critique, New York, pour nous Occidentaux, demeure définitivement la plus grande ville du monde, quels que soient les chiffres. Car New York est à Manhattan la forme même, la légende faite béton, verre, asphalte et acier, de ce qu'est pour nous l'idée même de plus grande ville du monde - la signification de cet unique point bleu sur la planisphère, mégalopole princeps. Metropolis. C'est le comique de la chanson I'll take New York de Tom Waits (sur l'album Franks wild Years, en 1987), où le postulant est un poivrot ravagé qui chante comme un crooner d'égout qu'il prendra New York, comme Rastignac cent-cinquante ans plus tôt se promettait de prendre Paris. Triompher alors de Paris, capitale du XIXe siècle, triompher plus tard de New York, capitale du XXe siècle, et c'est du monde entier que l'on pensera triompher, de la vie elle-même.

Faire bâtir, pour sa gloire et la démonstration de son pouvoir, un gratte-ciel à Manhattan, downtown ou dans midtown, dans un des épicentres, quartiers des gratte-ciels, c'est se faire candidat au poste de maître de New York et de maître du monde - ce qui serait donc la même chose. C'est donc au cœur des gratte-ciels que l'on prend une place pour bâtir le sien, c'est au nez de ses concurrents qu'on se doit de leur ravir la place de roi. C'est ainsi que se forme une surdensité de centres qui fantasment de faire le vide autour d'eux, mais en prenant place au coude à coude de leurs co-prétendants. Des géants juchés sur les épaules de géants juchés sur les épaules de géants qui font venir à l'esprit le délire de Manhattan-Metropolis où la foule innombrable, que l'on penserait indénombrable, grouillante sans fin ni limites, ne monterait jamais aux tours hermétiques, obscures et rayonnantes des maîtres de la ville que pour se voir mieux grouiller, grouiller davantage, depuis le haut des observatoires, minuscules fourmis, force inépuisable au sol, contre les pieds des tours de marbre, d'acier et de verre. Plus que tout autre building, l'assez laide tour Verizon, très grand bloc de béton un peu à l'écart du financial district, au bord de l'East River et surplombant le pont de Brooklyn, me fait l'impression d'une énorme masse impénétrable abritant un pouvoir intégralement opaque et réservé, un volume géant qui dirait "les maîtres du monde vous regardent, vous tous qui n'êtes pas des leurs". Mais New York a de trop grandes réserves d'anarchie, de déglingue, d'hospitalité farouche pour que ce cauchemar trouve sa destination.




Manhattan est Metropolis et est aussi Gotham, dédale sombre et fantastique, théâtre métaphysique. Gotham est véritablement l'un des surnoms de la ville, que lui donna d'abord Washington Irving au XIXe siècle. En faisant œuvre d'étymologiste amateur, je dirais que le nom Gotham, contraction de gothic et de ham (soit "ville gothique"), désigne déjà l'obsession gothique de l'architecture à Manhattan : les buildings à hauteurs et proportions de flèches de cathédrales, la mise en évidence de l'architectonique, la recherche des plus larges ouvertures, la hauteur des plafonds, les motifs de gargouilles, de flammes et de nervures. Le nom Gotham donne aussi à la ville les propriétés d'un gothique particulier, le gothique romantique, venu d'Angleterre notamment (et qui est celui de Wahington Irving) : une ville sombre, élevée et grouillante, mystérieuse, riche et tendant au mysticisme, lyrique, inquiétante et fantastique. Une Metroplis aussi, mais dont l'oppression sociale n'est pas le trait saillant, dont les signes distinctifs sont ceux de la noirceur, du légendaire et du romantisme. Gotham appelle aussi, bien sûr, Gotham City, la ville de fiction inspirée de Manhattan où se déroulent les aventures de Batman : une ville-scène pour super-héros et de super-menaces sur le monde entier, sur l'Humanité dans son ensemble. Et c'est donc aussi une puissante propriété imaginaire de Manhattan : Gotham est la nature de théâtre métaphysique de Manhattan en tant que ville-monde, et monde à la place du monde. Parce que Manhattan est la ville-monde par excellence, qu'elle s'est rêvée monde et s'est à sa façon faite telle, valant comme monde à la place du monde, elle est imaginairement le théâtre électif pour l'affrontement du Bien et du Mal - en jeu le salut de l'Humanité. Si l'Apocalypse advient, si le Mal doit s'incarner en une créature et attaquer le monde, c'est à Manhattan que ceci aura lieu, si ce Mal doit être terrassé quelque part pour que le monde soit sauvé de lui, c'est à Manhattan que ceci se déroulera. Au cinéma, si l'on met en scène une créature monstrueuse et titanesque attaquant la Terre et menaçant d'anéantissement ses habitants, je suis sûr que c'est à Manhattan plus que nulle part ailleurs qu'on la fait frapper. Si on doit dans un film montrer le monde détruit, on présente alors certainement Manhattan en ruines et c'est exactement le même sens, le même message : si Manhattan est détruit, c'est que l'Apocalypse a eu lieu, ou du moins l'Apocalypse pour l'intégralité du monde que nous connaissons, le nôtre. Le choix d'un autre site pour figurer ceci indique un parti-pris politique spécifique, conscient ou inconscient : le monde que l'on montrera détruit est alors un monde non centré sur New York, un autre monde que celui qu'avec fierté, dégoût ou indifférence, les Occidentaux pensent immédiatement qu'il est le leur.



Depuis le 11 septembre 2001, il est impossible de songer à la destruction de Manhattan sans qu'immédiatement, aussi automatiquement qu'un réflexe, viennent à nos esprits les pensées et les images de deux Boeings venant l'un après l'autre s'écraser sur les Tours Jumelles du World Trade Center. Puis les désespérés qui en sautent, qui préfèrent à l'asphyxie, à la combustion et à la peur folle, d'aller tout de suite s'écraser au sol. Puis les tours l'une après l'autre qui s'écroulent sur elles-mêmes et la fumée, les ruines, les gigantesques ruines interminablement en braises, de la béance arrachée à la densité à craquer de Manhattan, la fureur panique, et la terreur sur le monde entier, celle de nouveaux attentats et celle des guerres à venir, du délire de vengeance, de l'ivresse des vous ne l'emporterez pas au paradis en chaînes, et la défaillance intellectuelle de croire que le Bien contre le Mal c'est vrai c'est comme ça que ça marche en vrai. Parmi toutes les raisons infiniment complexes (économiques, sociales, politiques, énergétiques, etc.) qui sont engagées le 11 septembre 2001 et dans ses conséquences, ceci me semble jouer aussi qui est la mythologie de Gotham, et que la bêtise et la folie partagées prirent au pied de la lettre : ceux qui décidèrent des attentats et ceux qui décidèrent des réponses à leur fournir crurent les uns et les autres à ce théâtre métaphysique du Bien contre le Mal, à son existence dans le monde matériel ; qu'on pouvait pour le Bien, comme au cinéma, tuer les Tours Jumelles pour tuer Manhattan pour tuer le matérialisme et le monde occidental tout entier, puis qu'on pouvait en retour tuer Kaboul et Bagdad, y échanger les dictateurs de service contre des dociles corrompus et des guerres civiles, et qu'ainsi le Bien aurait triomphé, que le monde entier et Manhattan seraient à jamais sauvés - tout le monde rentre chez soi, embrasse ses enfants puisqu'il en a et leur dit que tout ira bien maintenant. Mais dans le monde réel où il n'est point de salut, ce que ce fût : des vies humaines détruites par milliers, des ruines, des bombes, des incendies et pour seul triomphe, seule victoire et seule gloire : de la fumée, de la poussière, des larmes, des traumatismes et du vide, toute l'atmosphère grande emplie d'acouphènes. Des montagnes de cadavres qu'à Manhattan la reconstruction du World Trade Center recouvrira d'une chape gigantesque et surpesante, enfermera dans leurs placards et semblera avoir désinfectée, comme si toute cette histoire pouvait être rendue propre et simplement réglée, émouvante et béatement rassembleuse, guérie. C'est ainsi aussi, je crois, que toujours en 2001, et jusqu'à aujourd'hui, opère et travaille la nature de centre du monde de Manhattan, sa valeur fantasmée, et ainsi agie dans la réalité, de monde à la place du monde : pour les terroristes du 11 septembre 2001, il s'agissait de frapper le monde ennemi au centre et en entier. Ceci ne pouvait être qu'à Manhattan, et dans Manhattan la cible ne pouvait être que la forme architecturale dont elle est le foyer et par laquelle elle a inscrit sur tous les horizons du monde le signe de sa domination : les plus hauts gratte-ciels possibles.





Certains des gratte-ciels de Manhattan comportent à leur sommet un observatoire accessible aux touristes, moyennant l'acquittement d'un billet d'entrée. C'est le cas de l'Empire State Building, du Rockefeller Center, c'était également le cas des Twin Towers du World Trade Center, d'autres peut-être aujourd'hui encore. Depuis ces observatoires, on jouit bien sûr d'un impressionnant et intégral panorama sur toute la ville, de jour sur la mer, l'est du New Jersey et le sud de l'Etat de New York ; de nuit sur des millions de lumières qui dessinent, sculptent et façonnent les formes et volumes de la ville. On a alors un point de vue beaucoup plus détaillé sur ces masses et pans de buildings enchevêtrés et hérissés qui s'offrent aux regards ou se dissimulent les uns les autres. Ainsi vue, la ville communique, en plus du vertige, le sentiment de la petitesse et de la fragilité des éléments qui la composent, et si les volumes d'architecture ne paraissent peut-être pas davantage pénétrables que lorsque vus du sol, il semble alors qu'il serait possible de passer dans l'aisance de l'un à l'autre. Le gigantisme nécessaire à l'assaut d'un tel paysage ne semble plus si impossible, si interdit. La lignée des créatures gigantesques circulant sur Manhattan en sautillant quasiment de gratte-ciel en gratte-ciel, comme le feraient des enfants dans un arbre propice, me vient alors à l'esprit : depuis le Petit Nemo dans un de ses rêves, dans la bande dessinée des années 1900-1910 Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay (qui est un aventurier inoffensif pour l'environnement urbain), jusqu'aux gigantesques et extrêmement hostiles créatures extraterrestres du film Cloverfield, de Matt Reeves, qui démolissent le Manhattan de l'après 11 septembre, sans oublier King Kong grimpant à l'Empire State Building (il est intéressant de noter que dans le remake réalisé en 1976 par John Guillermin, King Kong grimpe aux toutes neuves et plus hautes Twin Towers - dans le nouveau remake de 2005, de Peter Jackson, le gorille géant retrouve, comment en serait-il autrement ?, l'Empire State Building). Vue d'en haut, la ville debout qui serre les uns contre les autres ses gratte-ciels délivre aussi, bien involontairement, un genre d'appel au meurtre : elle s'expose dans sa relativité et sa vulnérabilité, comme un ensemble de châteaux de sable ou de cartes, qui sont toujours indépassablement un aveu de fragilité et une offrande innocente des possibilités de leur destruction. Ici, tout est si dépendant des réseaux de communication et d'approvisionnement, des intérmédiaires de tout ordre, si indirectement relié aux possibilités de satisfaire les besoins primaires des Hommes, si dense et si peuplé, que le gigantisme relatif dont on croit qu'il serait suffisant pour détruire le décor aurait tout de même imagine-t'on des effets satisfaisant les plus insatiables fantasmes de toute-puissance.

Une autre lignée de personnages vient également à l'esprit depuis le haut des gratte-ciels, une lignée de figures à taille humaine, certaines d'entre elles humains réels. Les figures qui d'une façon où d'une autre eurent la canopée des gratte-ciels, l'ensemble de leurs sommets comme lieu de marche et de déambulation, comme si là-haut entre les toits et les flèches se déroulait un sol invisble, ou comme s'il était possible de sereinement bondir comme une puce d'une tour à l'autre. Les personnages qui du sommet d'un building, ne quittèrent pas les lieux par l'escalier ni l'ascenseur, mais par les airs, ceux qui s'y promenèrent suspendus, comme si le sol n'était pas à des centaines de pieds sous leurs pas. Manhattan est leur terre promise. Il y a des personnages fictifs dans leurs rangs, le super-héros Spiderman, Littke Nemo encore, qui, dans l'épisode The walking Bed, au cours d'un de ses rêves voyage à bord de son lit dont les pieds sont devenus géants et mobiles, et lui permettent de se promener par delà les immeubles, de toit en toit. Mais des êtres humains réels pratiquèrent ces promenades de vertige. Au cours des premières décennies du XXe siècle, c'était même une profession, hautement risquée, dont l'exercice donnait lieu à de nombreux accidents de travail, mais pas à de très divers scénarii lorsque ces accidents advenaient - mort immédiate : les ouvriers travaillant à la construction des gratte-ciels que l'on nommait les skyboys, ceux qui avaient pour fonction d'assembler, sans sécurité et au dessus du vide, les structures métalliques des buildings. Une très célèbre photo du début du XXe siècle, tirée je crois du chantier du Rockefeller Center et devenue carte postale, montre une bonne dizaine d'entre eux assis tranquillement sur une poutre métallique au dessus du vide, faisant une pause semble-t'il, détendus, discutant ou lisant le journal. Pendant les dernières décennies du XXe siècle, il exista quelques défis pour le parachutisme clandestin et les alpinistes déterritorialisés, qui consistait à sauter depuis le sommet de l'Empire State Building pour les uns (ceci eut lieu en 1986, 1998, 2006), à escalader à mains nues certains des plus hauts gratte-ciel new-yorkais pour les autres (Alain Robert gravit ainsi l'Empire State Building en 1994, et George Willig une des Tours Jumelles en 1977). L'être humain réel qui fut le plus proche d'accomplir le rêve de marcher du sommet d'un gratte-ciel à l'autre est Philippe Petit : le 7 août 1974, ce funambule tendit illégalement un câble entre les Twin Towers, et tout aussi illégalement y marcha sur toute la longueur, marchant littéralement du sommet d'une des tours au sommet de l'autre (Philippe Petit est par la suite devenu un personnage de littérature chez Paul Auster et Colum McCann).

Leurs symétriques horrifiques sont ceux qui tombèrent et s'écrasèrent au sol, dans un choc et un bruit jamais vu ni entendu auparavant, comme inventés par Manhattan, et dont ceux qui le virent et l'entendirent pensèrent sûrement qu'il n'aurait jamais dû être possible qu'ils advinssent, et surtout pas sous les yeux et à portée des oreilles de quiconque. Les ouvriers
skyboys qui payèrent de leur peau, contre une misère de salaire, l'édification folle de la ville-monde pour laquelle ils avaient quitté la campagne ou leur pays ; les désespérés qui sautent pour se foutre en l'air sans retour possible, pour que la mort vienne maintenant une fois pour toutes et qu'elle ne dure pas toute la vie ; et ceux qui ne purent trouver autre chose à faire que sauter au travers des vitres brisées de leur bureau dans les Twin Towers, le matin du 11 septembre 2001.



© Anthony Poiraudeau - 2009 (texte)
© Anthony Poiraudeau - 2006 & 2009 (images)

mercredi 21 octobre 2009

Au Hasard des oiseaux, Jacques Prévert et musique


Pour une fois, un billet sur un spectacle que je recommande. Sur scène dans une petite salle parisienne jusqu'à mi-décembre. Informations pratiques à la fin du billet.




Le spectacle a lieu tous les vendredis et tous les samedis soirs à 20h00, au théâtre des Déchargeurs, jusqu'au 19 décembre 2009, dans la petite salle "La Bohême", une belle ancienne cave aux murs et à la voûte de pierres. Il s'agît de poèmes de Jacques Prévert interprétés par Antoine Régent, accompagné par des musiques composées et interprétées par Nicolas Vaslier au piano (et au mélodica) et Laurent Sauvageot à la contrebasse. Le spectacle, d'un peu plus d'une heure, n'est pas du tout une simple série de lectures de textes sur fond de musique d'ambiance, il est d'une cohérence, d'une compacité et d'une délicatesse remarquables, et porté par une très juste gamme d'émotions, retenues et touchantes, cruelles et tendres, dures et légères. L'ensemble est très bien tenu, et la relation que les trois artistes ont su tisser entre musique, voix et texte est pleine d'intelligence et de sensibilité.

L'interprétation des textes de Prévert par Antoine Régent me fait penser à un personnage qui aurait depuis très longtemps désiré délivrer des mots, des paroles qui lui tiennent énormément à cœur. Il les aurait tournés encore et encore dans son esprit, les aurait dits à haute voix peut-être, pour l'espace, les arbres ou les oiseaux - en traversant l'espoir, l'appréhension et le désir d'enfin un jour les dire à celle ou à celui qui en est le destinataire. Un personnage que nous voyons sous nos yeux arrivé à ce moment où le destinataire de ces mots si précieusement et longuement couvés et tournés va les entendre par sa bouche, à ce moment où la parole sera si décisive, si cruciale. Dans un tel moment, il est traversé de beaucoup d'émotions, il n'est pas sûr de lui, mais il se tient, il retient les émotions pour être à la hauteur mais on sent tout ce qu'il retient. Il se tient. Il prononcera les paroles et sera à la hauteur. Fragile mais debout.

La musique originale, composée et interprétée par le pianiste Nicolas Vaslier et le contrebassiste Laurent Sauvageot, m'évoque de temps à autres Satie, Debussy, la musique française du tournant des XIXe et XXe siècles - notamment quand le piano joue seul. Elle est doucement mélancolique, elle aussi retenue, délicate, riche de mélodies très joliment ciselées. Elle s'oblique aussi, souvent, devient plus jazz, s'envole et peut également devenir plus entêtante et enivrante, sans jamais perde de sa finesse et de sa justesse. Elle nous enveloppe, comme elle enveloppe Antoine Régent.

Le rapport que le spectacle crée entre le texte, la voix et la musique est admirable. Il n'y a ni illustration du texte ou de son interprétation par la musique, ni simple diffusion d'un fond d'ambiance sans incidence sur le texte. Il s'agit d'un assemblage très fin d'émotions et de couleurs qui travaillent ensemble et se complètent, pour former un seul corps affectif. Quand les instruments font silence, ce silence a une densité qui ménage un espace sensible pour la voix et le texte, quand la musique part plus fort et plus enlevée, c'est pour former une intensité d'affect qui est comme de la même matière que le texte dans la voix du comédien. Les quelques fois où l'on pourrait penser qu'on est proche de l'illustration du texte par la musique, on constate très vite que la musique ne désigne pas alors ce dont il est question dans le texte, mais le fait musicalement advenir - par exemple un motif musical qui ne désigne pas le temps, mais est du temps rendu sensible. De la même manière, la voix du comédien - son grain, son ton et ses inclinations - a valeur musicale, elle porte sonorement des émotions solidaires de la musique délivrée par le piano et la contrebasse.

Le spectacle, enfin, fait découvrir des aspects méconnus de la poésie de Jacques Prévert, plus complexe, plus douloureuse et plus à-vif que je l'aurais cru. Les personnes qui ont goût aux textes espiègles et tendres du Prévert que les enfants apprennent à l'école le retrouveront souvent, mais on rencontre également là une violence et une noirceur insoupçonnées, poignantes et délicates, à l'image de ce spectacle.




Quelques liens : la page myspace du spectacle (avec quelques extraits) et sa page facebook (il faut avoir un compte facebook pour y accéder). Et quelques critiques (toutes laudatives) : le blog de Joshka Schidlow, celui d'Armelle Héliot, La Terrasse, Théâtre on Line, Le Figaroscope.

Informations pratiques : Au Hasard des oiseaux, les vendredis et samedis à 20h00 (la salle étant petite, il est conseillé de se présenter au guichet avec un peu d'avance, ou de réserver au préalable). Jusqu'au 19 décembre 2009.
Théâtre des Déchargeurs, salle la Bohême, 3 rue des Déchargeurs 75001 Paris. Métro Châtelet. 08 92 70 12 28

dimanche 18 octobre 2009

Brooklyn, thousands of Brooklyns, Brooklyn oceans



De City Hall, au sud de Manhattan, on emprunte le pont de Brooklyn, le plus célèbre de New York. Ses massives piles de pierres sombres, toutes deux ouvertes de deux arcades en ogive, sont immédiatement reconnaissables, et très belles. Depuis le pont, où piétons et cyclistes circulent un niveau au dessus du flot incessant et assourdissant des voitures en deux sens, la vue sur le sud de Manhattan, sur la forêt de gratte-ciels du
financial district, est stupéfiante, certainement un des paysages urbains les plus spectaculaires au monde. Des milliers de photographies sont prises chaque jour depuis le pont de Brooklyn, incontournable site touristique de New York. Le panorama qui s'offre au regard est si saisissant que la première fois que je m'étais trouvé ici, il y a près de trois ans, il m'avait fait ressentir, le plus fortement de ma vie probablement, le sentiment d'incrédulité d'être véritablement ici. Les fois suivantes, c'est toujours très impressionnant mais le choc s'amoindrit - il est assez amusant et touchant d'assister à la scène des bouches bées et des yeux écarquillés de ses amis qui quant à eux voient ceci pour la première fois. Les étendues d'eau que l'on voit alors, la confluence de l'East River (en fait un bras de mer) et de l'Hudson se déversant dans l'Atlantique, ne s'apparentent pas à la mer, la forme du rivage ne permettant pas de voir d'horizon océanique, mais à un hybride d'estuaire et de mer où se croisent et se côtoient ferries, navettes, bateaux de plaisance et chalands. Au début du XXe siècle, à l'époque de Manhattan Transfer de John Dos Passos (le roman est de 1925) - où les embarcations sont un motif récurrent -, l'importance du littoral, du fleuve, des rivières et canaux était telle pour cette ville que c'est comme si c'était le bateau qui l'avait construite, en transportant vers elle et depuis elle matériaux, produits et populations - avec eux travail, main d'œuvre et richesse. A cette même époque de rareté automobile, la circulation sur le pont de Brooklyn était différemment aménagée, tous les moyens de transport circulaient au même niveau, sans passerelle surélevée pour les piétons et les cyclistes. Cet aménagement révolu permettait de plonger dans l'East River, comme le fait Bud Korpenning pour se suicider, en conclusion de la première partie de Manhattan Transfer. Enfant battu et paysan parricide, Bud Korpenning avait vu son dernier espoir, celui d'une nouvelle vie sans personne pour connaître son passé, broyé par New York. Pour se jeter aujourd'hui dans l'East River depuis le pont de Brooklyn, il faudrait se faufiler entre les gros câbles métalliques qui suspendent le pont depuis ses piles et marcher en équilibre sur les poutres métalliques qui surplombent des deux côtés les voies où circulent les automobiles, sur une distance de près de dix mètres.



En descendant du pont vers Brooklyn, on voit sur sa droite des plates-formes de jetées en cours d'aménagement - qui accueilleront de beaux jardins et des marinas chics - et sur la gauche une tour surplombée de l'enseigne "Watchtower", le titre du magazine que distribuent tout autour du monde les Témoins de Jéhovah, et dont le siège social se trouve ici. Une assez importante communauté de Témoins de Jéhovah vit dans le quartier, paraît-il. Descendu du pont, on peut se diriger au nord vers DUMBO (acronyme de Down Under the Manhattan Bridge Overpass), paradis du loft avec entrepôts à la nudité proprement revalorisée. Le Brooklyn Bridge Park donne sur des berges sans quai, sablonneuses et jonchées de cailloux que des teenagers s'amusent à utiliser comme balles de baseball finissant leur vol dans l'East River lorsque les coups sonores de battes métalliques sont bien frappés.
On peut aussi prendre vers le sud, et gravir des pentes qui font la joie et les plaies des skateurs pour arriver sur les hauteurs de Brooklyn, Brooklyn Heights. La promenade piétonne qui surplombe l'East River donne une très belle vue sur le sud de Manhattan, parente de celle que l'on a depuis le pont. Sans que je sache pourquoi ni que je puisse m'empêcher de trouver ça bête, c'est depuis ce point de vue précis qu'en imagination je visualise les attentats contre le World Trade Center. Cette vue, cette distance précise, me fait plus que toute autre m'imaginer voir de mes yeux, dans l'ensoleillement déjà étouffant d'un matin de septembre, deux avions percuter successivement les tours fantômes, puis l'une après l'autre qui s'écroulent dans une rumeur inouïe d'effondrement colossal, de sirènes et de cris, dans un nuage sans fin de poussières et de fumées. Face à cette vue, bordant la promenade, de très jolis immeubles avec délicieux jardinets font spontanément penser à des prix de l'immobilier nécessairement exorbitants. Le quartier de Brooklyn Heights, avec ses rues calmes et arborées, ses immeubles élégants, avec ses quelques animations de rues civiques et bon enfant (vide-greniers et petits récitals) serait en France immanquablement qualifié de "bo-bo" - disons "bo-bo" très riche. Le quartier, à la manière de Greenwich Village sur Manhattan, a logé de nombreux écrivains et s'enorgueillit d'un côté artiste. Walt Whitman y a vécu au XIXe siècle, Thomas Wolfe au début du XXe, Carson McCullers et Truman Capote après lui (lors de mon précédent séjour, j'étais passé devant la maison de ce dernier, peu de temps après avoir acheté In cold Blood, pour 1$ dans une bouquinerie proche), Arthur Miller et Norman Mailer aussi, Bob Dylan un temps (Montague Street est citée dans Tangled up in Blue). Je ne sais pas quels écrivains y vivent actuellement - mais s'ils y sont, ils doivent écrire des best-sellers. Gabriel Byrne et Jennifer Connelly habitent par ici paraît-il.

En suivant Fulton Street, après avoir quitté les hauteurs de Brooklyn, on a d'abord un aperçu de Downtown Brooklyn qui a lui aussi ses gratte-ciels et son quartier d'affaires. Puis l'ambiance change complètement, elle n'est celle d'aucun quartier du sud de Manhattan, ni du tout celle de Brooklyn Heights : c'est beaucoup plus populaire, nettement moins touristique, les immeubles sont plus bas et plus hétérogènes, la vue sur le ciel se dégage donc. On trouve des fast-foods, des magasins de fringues de sports, des petits supermarchés. Des groupes de teenagers, hip-hop looking, r'n'b looking, se baladent. Les bâtiments sont en bon état, çà et là vieillots sûrement mais rien n'est délabré. Pas de terrains vagues, pas d'herbe sur les trottoirs. Au carrefour de Fulton Street et de DeKalb Avenue se trouve un très grand diner à l'allure vintage (en fait restée la même depuis des décennies), Junior's, dont le cheesecake est paraît-il célèbre dans tous les USA (un successeur de celui de Lindy's dans les années 1920, en quelque sorte). Après avoir essayé ladite pâtisserie quatre fois en deux séjours, je dois admettre qu'elle a le potentiel certain d'une drogue et que les premières bouchées sont à chaque fois chez moi accompagnées d'un silence de ravissement surpris.



Coney Island, qui n'est plus une île depuis la fin du XIXe siècle, se trouve au sud de Brooklyn, au bord de la mer. C'était pour moi une destination désirée de longue date, préméditée - un nom que j'avais rencontré pour la première fois par le titre d'un album de Lou Reed des années 1970, Coney Island Baby, que je n'ai jamais beaucoup aimé. Puis des lieux vus au cinéma, dans le dernier film de James Gray, Two Lovers, par exemple (c'est aussi à Coney Island que se déroule He got Game de Spike Lee, tout comme un film de 1917 intitulé Coney Island, de et avec Fatty Arbuckle, et avec Buster Keaton). Coney Island est à trois quarts d'heure de métro du sud de Manhattan. Les voies deviennent aériennes alors que l'on est déjà bien avancé dans Brooklyn, aux environs de Prospect Park. On traversera ensuite une très vaste étendue plane, recouverte de centaines de blocks, pâtés de maisons rectangulaires, motifs reproduisant à l'infini de petites maisons, petits immeubles, alignés le long des rues sous le soleil infatigable. Une image archétypale de l'Amérique qui me rend véritablement euphorique, j'ai envie de descendre à chacune des stations qui épelle le nom des avenues, Avenue J, Avenue K, Avenue L, Avenue Q, U, X. Pour aller voir, embrasser des pas et du regard rapproché toutes ces rues d'Amérique sans fin. Je ne descends pas, mais je sais que je reviendrai. Les voies ferrées continuent inlassablement droites, traversent des stations quasiment vides dans le creux de l'après-midi de semaine, passent un moment au-dessus d'un vaste et morne cimetière.



Arrivé à Coney Island, on sort du métro pour trouver des rues de station balnéaire, grandes ouvertes sur le ciel et qui sentent la mer - emplies de vent, d'abandon, d'espacement, d'absence et de disponibilité. Un désœuvrement paisible et une suspension légère qui auraient plu à Julien Gracq - qui lui ont plu peut-être s'il est venu ici lors de son voyage américain, ce que j'ignore. On voit quelques manèges oisifs de la célèbre fête foraine, de ce qu'il en reste. Une grande roue, des montagnes russes, peut-être définitivement à l'abandon. Du parc d'attractions, immense à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, il n'y a plus que peau de chagrin. C'était pendant près de soixante-dix ans, jusqu'à la seconde guerre mondiale, la plus grande concentration d'attractions des USA, étendue à perte de vue, et c'est aujourd'hui à taille de fête foraine d'un chef-lieu de canton de la France rurale. La fête foraine de Coney Island était comme un prototype du Manhattan qui inventa Times Square, Broadway et l'éclairage coloré de l'Empire State Building, une démesure anarchique de lumières, de sons, d'entertainement et de joyeux bordel, et la mort de cette fête foraine est un écho certain de la disparition de l'anarchie et de la folie de ce versant de Manhattan, disparition consommée dans la manière même dont Manhattan a consacré la démesure lumineuse. Mais dans la station balnéaire de Brooklyn, à l'arrière saison, cette désertion contribue à la torpeur délicieuse des lieux.
A proximité du premier carrefour rencontré en sortant du métro Coney Island-Stillwell Avenue se trouve un grand bâtiment aux allures d'entrepôt, à la façade décorée d'un grand wall of fame, affichant le palmarès et les records du concours Nathan, qui s'y tient tous les 4 juillet. Il s'agit d'un célèbre concours du plus gros mangeur de hot-dogs. Le compteur affiche le record masculin de 68.0 et le record féminin de 41.0. Le point marquant les unités sur l'affichage est discret, et nous avons d'abord cru qu'un estomac et des intestins cyclopéens avaient été capables de recevoir 680 hot-dogs sans éclater. La déception certaine de constater qu'il s'agissait en fait de 68 hot-dogs fut l'occasion de se renseigner sur les règles de la compétition : il s'agit d'un concours de celui, ou de celle, qui mange le plus de hot-dogs en dix minutes. Le temps de jeu à longtemps été de douze minutes mais il a récemment été réduit à la durée originelle. Le concours est mixte, en 2005 Sonya Thomas dite "the Black Widow", une Américaine menue, née Coréenne il y a 42 ans, arriva en deuxième position (en 2009, bien que ne finissant que 6eme, elle battit son propre record féminin, avec 41 hot-dogs). Le recordman absolu du concours Nathan se nomme Joey Chestnut, c'est un Californien de 22 ans. Il est le triple tenant du titre et a mangé 68 hot-dogs en dix minutes le 4 juillet 2009. Sa technique personnelle consiste à détremper les hot-dogs dans l'eau de façon à pouvoir les avaler comme des huîtres. En 2007, Joey "Jaws" Chestnut avait détrôné le tenant du titre des six années précédentes, le Japonais Takeru Kobayashi, aujourd'hui âgé de 31 ans (dont la technique consiste, pour sa part, à couper le hot-dog en deux parts égales pour les ingurgiter simultanément). Takeru "the Tsunami" Kobayashi, mangeur gargantuesque et polyvalent, de corpulence moyenne, est semble-t-il sur le déclin depuis qu'à un entraînement, début 2007, une crise d'arthrite lui a attaqué la mâchoire. Ses dents de sagesse lui ayant été retirées, il battait le 4 juillet suivant son record personnel avec 63 hot-dogs mais était devancé pour la première fois par Chestnut. S'il a cette année de nouveau battu son score personnel avec 64,5 hot-dogs, "the Tsunami" Kobayashi reste derrière "Jaws" Chestnut et ne bat plus de records comme il le faisait à sa glorieuse époque - la première moitié des années 2000 - pendant laquelle il mangeait 97 hamburgers en huit minutes ou encore huit kilos de cervelle de bœuf en 15 minutes (au cours de cet âge d'or, à l'occasion du concours Man vs Beast en 2003, il était tout de même tenu en échec par un ours brun qui avait mangé 50 saucisses en 2 minutes et 36 secondes, laissant Kobayashi, dans le même temps, à 19 saucisses de moins).



Après quelques minutes de marche nous arrivons à la plage. Le sable est clair, il y a des brise-lames de grosses roches, une estacade en madriers de bois, tout le long de la plage court une longue et rectiligne promenade, marquée au sol par une allée de planches de bois, bordée de magasins de confiseries et de snacks, et surplombée par la tour du Parachute Jump, attraction désaffectée depuis 1968 mais dont la structure métallique et ajourée demeure. Au bord d'une construction abritant des sanitaires, une plutôt grosse dame d'une cinquantaine d'années, avec lunettes de soleil, vernis rouge écaillé aux ongles des mains, pantalon rose et une bonne dizaine de médailles mariales à ses colliers m'adresse la parole. Elle me retiendra près de dix minutes pour m'expliquer que si elle vient ici ("Isn't it beautiful out there ? Isnt't it peaceful out there ?" - n'est-ce pas beau, paisible par ici ?), c'est pour rendre hommage à un certain David. Elle entreprend cette démarche depuis un voyage psychique à l'intérieur du corps de son père, pendant lequel elle a revisité la maison de son enfance et y a rencontré Robert Kennedy, Jimmy Connors, Richard Nixon et d'autres personnalités américaines que je ne connaissais pas. Les quelques fois où j'amorçai un mouvement pour la saluer et m'extraire, elle me reprenait avec de calmes "Look at me.". J'ai fini par me libérer, je lui ai souhaité une bonne journée, elle m'a répondu "See you later." - une invitation à rencontrer un jour Jimmy Connors, en somme.
Alors que la grande chaleur de cette après-midi de fin septembre nous donne un aperçu des canicules estivales new-yorkaises, la plage est presque déserte. L'eau est à température hospitalière et nous y entrons très facilement, en caleçon car nous n'avions pas du tout prévu cette baignade. Quelques familles sont assises sur le sable, avec les enfants qui jouent, de grosses mouettes s'approchent à quelques mètres, une femme tient un baigneur en plastique dans ses bras et lui parle. L'océan face à nous est très paisible, des supertankers passent au loin, nous distinguons la côte du New Jersey à l'horizon sur la droite, la lumière est douce et l'air légèrement vaporeux. Nous voyons depuis son ouest un océan qui nous est très familier depuis l'est, la côte Atlantique française. Dans ce cadre, il est troublant, un peu incroyable de se savoir à New York, la ville d'électricité pure, celle perpétuellement embouteillée de Chinatown, de l'Empire State Building et du Rockefeller Center. Mais pour venir jusqu'ici, c'est un autre océan qu'il nous aura fallu franchir, un océan que le métro traverse en une quarantaine de minutes et qui se nomme Brooklyn.



Quelques jours plus tard, je retourne à Brooklyn, seul cette fois. Avec un grand enthousiasme - je suis comme aimanté. Je décide de me rendre à Brighton Beach, une autre partie de Coney Island, et de remonter à pied vers le nord, au travers des avenues désignées par des lettres. Brighton Beach est également nommé Little Odessa, depuis qu'au début du XXe siècle, des Juifs d'Odessa sont venus s'y installer pour fuir les pogroms. Le quartier est demeuré depuis lors un centre d'immigration de personnes issues de l'URSS, puis de Russie et d'Ukraine, juives en majorité. Le premier film de James Gray se nomme Little Odessa et s'y déroule, tout comme son dernier en date, Two Lovers. La ligne de métro qui me mène vers Brighton Beach étant en travaux le jour où je l'emprunte, je dois en descendre plus tôt que prévu et prendre un bus qui lui supplée. Dans le bus, la plupart des gens parlent russe, des personnes âgées accompagnées d'enfants, des jeunes hommes qui échangent quelques mots. Il y a aussi un petit groupe de jeunes Noirs qui écoutent du rap, pas sur un ghetto blaster des années 80 mais comme souvent en France avec le haut-parleur d'un téléphone portable. Ils sont quatre garçons et une fille, rappent sur la musique qu'ils passent, se chahutent nonchalamment, rigolent, s'appellent "nigger", "nigga'" les uns les autres (et le rap dit, et ils disent avec lui, "the niggers pull the trigger"). Arrivé à Brighton Beach, je me balade le long de Brighton Beach Avenue, sous le métro aérien. C'est une rue très commerçante, il y a foule, toutes les enseignes sont écrites en deux langues, anglais et russe. L'ambiance est celle d'un jour de marché, ça parle probablement plus russe qu'anglais. J'aimerais bien manger là mais les petits restaurants sont très pleins et je n'ai pas encore très faim, je remets donc ça à plus tard.



Après avoir traversé une autoroute par une passerelle, je remonte vers le nord le long de l'East 15th Street, une rue proche de la ligne de métro aérien et qui lui est parallèle. Je suis au sud d'un très grand quartier qui s'appelle Gravesend. Les rues sont résidentielles, elles alignent des maisons mitoyennes sur deux niveaux, en bois pour beaucoup d'entre elles, avec garage en façade et précédées d'un petit jardin, souvent sans haie ni clôture au bord du trottoir. Il n'y a presque personne, très peu de circulation automobile, quelques enfants dans les jardins, une dame qui arrose les fleurs à son balcon, un homme qui rentre chez lui après avoir stationné sa voiture. Une vie de lotissement à l'heure du repas. Le quartier à l'air d'être de classe moyenne modeste. Au carrefour des avenues et aux abords des stations de métro se trouvent de petits supermarchés et quelques magasins qui confirment que l'on n'est pas en centre ville, comme de grands magasins de meubles que l'on trouverait en France dans des zones d'activité périphériques. On est dans un cadre de petite ville, mais une petite ville qui s'étend à l'infini, dont on n'a pas parcouru le dixième de la profondeur après avoir marché une heure - alors que du nord au sud et d'un bon pas, il doit être possible de traverser tout Paris en deux bonnes heures -, d'une petite ville qui continue jusqu'à réunir les deux millions cinq cent mille habitants de Brooklyn. Si Brooklyn était une ville autonome de New York, elle serait la quatrième plus grande ville des États-Unis. Brooklyn est un océan.
Je ne suis pas au bon endroit pour trouver de lieu bien excitant pour déjeuner, mais je commence à avoir très faim et je me satisfais d'un Burger King assoupi au carrefour de l'Avenue U et de Coney Island Avenue. Ici et dans les environs, un ennui banlieusard ou provincial préside, et en cela je suis sur un territoire qui m'est familier. Il y a de la tristesse voilée de petite ville, de rues désertes et d'après-midis interminables mais tout alentour je marche dans la joie blanche et comme dans un rêve. Je voudrais aller partout, embrasser physiquement tous ces lieux comme s'ils étaient une vallée enchantée, un doux et onctueux alpage. Je marche dans un rêve en effet, c'est-à-dire un malentendu aussi, car ce que je vois partout autour est l'Americana, qui est pour moi intégralement littéraire et cinématographique. L'Americana est tellement liée à la population WASP pourtant, et New York n'est tellement pas une ville WASP. Au dernier recensement, en 2000, plus de la majorité absolue des New-Yorkais déclarant une appartenance religieuse se disaient Catholiques, il y avait plus de New-Yorkais qui se déclaraient Juifs que de New-Yorkais qui se déclaraient Protestants. Moins de dix pour cent d'entre eux se disaient Protestants, et je ne serais pas surpris qu'une majorité de ceux-ci soient Noirs, pas WASP non plus donc.




Du quai de la station de métro de l'Avenue M, on voit loin au nord l'Empire State Building, tout là-bas, à Manhattan, et c'est comme voir l'Angleterre depuis une plage du Pas-de-Calais, ou le Mont-Blanc depuis un volcan d'Auvergne. Ces lieux si distants et si disparates sont parties du même immense corps, ce ne sont pas cette fois des régions différentes ou des pays différents mais des mondes différents réunis dans la même ville. Je prends le métro pour remonter vers le nord, j'ai rendez-vous un peu plus tard à Manhattan. Je fais une dernière étape à Brooklyn, en m'arrêtant à Prospect Park, le central park de Brooklyn, plus petit et moins soigneusement entretenu que son confrère de Manhattan, avec un aspect légèrement plus rustique, sans être agreste loin de là. Comme Central Park à Manhattan, et par ailleurs le Parc du Mont-Royal à Montréal, le parc a été créé et aménagé au milieu du XIXe siècle par le grand paysagiste américain Frederick Law Olmsted. Contrairement à Central Park, celui-ci n'est pas structuré selon un axe central qui organise une succession de prairies et d'étendues d'eau. Si les plans d'eau et les prairies sont présentes ici, ce sont les vastes bois qui dominent. Ce samedi après-midi, on ne joue pas à Prospect Park aux mêmes sports qu'à Central Park, pas de softball même si les emplacements et équipements pour le faire sont présents. C'est davantage au soccer, au football européen, qu'on joue ici, avec de petits buts portatifs. Je quitte le parc par sa porte qui donne sur une Avenue nommée Prospect Park West, devant laquelle un groupe de Mormons chantent. Face à moi se trouve le quartier de Park Slope, qui s'étend sur une légère déclivité qui lui a donné son nom - "park slope" signifie la pente du parc. Park Slope est un des quartiers chics de Brooklyn, il regroupe de très nombreuses maisons brownstones, de celles qu'on trouve beaucoup aussi à Harlem sur Manhattan, ou à Bedford-Stuyvesant bien plus au nord dans Brooklyn, des maisons en grès brun, un peu rouge. Les rues sont arborées et sont pour la plupart intégralement, et des deux côtés, bordées de brownstones, hautes de deux ou trois étages, avec leurs douzaines de marches qui mènent à la porte d'entrée, et souvent un petit au-vent soutenu par de petites colonnes. Le tout est très propre et très joli, on croise d'assez nombreux jeunes couples avec enfants et poussettes. Dans les avenues, ambiance familiale toujours, beaucoup de commerces, de restaurants qui font assez envie. La population semble être largement constituée de jeunes actifs aisés - moins riches qu'à Brooklyn Heights sûrement. De tous les quartiers de New York que j'ai vus, c'est celui-ci qui se rapproche le plus d'un quartier qu'on dirait "bo-bo" en France. Très agréable et tout à fait charmant quoi qu'il en soit. Je crois que Paul Auster vit toujours par ici de nos jours.

Je rejoins Grand Army Plaza, avec son Arc de Triomphe de la fin du XIXe siècle, bâti en l'honneur de l'armée de l'Union, qui vainquit les Confédérés au cours de la Guerre de Sécession (que les Américains nomment Civil War), j'y prends le métro pour quitter Brooklyn, sans hélas pouvoir y revenir de sitôt - cet océan qui est aujourd'hui encore ce qu'était pendant si longtemps le Lower East Side à Manhattan, un endroit où viennent s'installer les immigrants à leur arrivée, un lieu où essayer de commencer une nouvelle vie. Ce moteur si puissant et profond de New York et de l'Amérique entière tourne encore ici, et Brooklyn est en ceci si new-yorkaise et si américaine. Mais Brooklyn est aussi un monde en soi. Si Brooklyn souhaitait acquérir son indépendance pour former la République de Brooklyn, je militerais pour qu'elle l'obtienne. Si elle l'obtenait, j'en demanderais la nationalité. J'en rajoute, j'en fais trop bien sûr ; je m'exprime à la hauteur de l'émotion ressentie, de l'adhésion éprouvée, presque de l'adhérence. J'ai cru retrouver quelque chose de mon âme à Brooklyn, ou quelque chose que l'on bricole avec ses fantasmes, ses naïvetés et ses rêves inopportuns et inassouvis, et que l'on prend pour son âme, ou que l'on se donne pour telle.



© Anthony Poiraudeau - 2009 (texte)
© Anthony Poiraudeau - 2006 & 2009 (images)

lundi 12 octobre 2009

Times Square et les Twin Towers par Jerome Charyn, en 2003



Une incise dans le cours de la série des textes sur New York : dans le billet par lequel j'indiquai la fréquentation de textes littéraires comme principaux préparatifs de mon voyage à New York, je m'appuyais notamment sur la lecture de Jerome Charyn (son Metropolis [1]) et mon esprit s'arrêtait en particulier sur deux lieux de Manhattan, les tours jumelles du World Trade Center et Times Square. Les unes, avant leur destruction en 2001, brillaient par leur absence en littérature et l'autre ayant tant été transformé à destination des touristes qu'on imagine mal aujourd'hui pourquoi la littérature s'y attarderait.

J'ai fini il y a quelques jours un autre livre de Jerome Charyn sur New York, intitulé C'était Broadway [2]. Il y est question du Broadway des danseuses, des jazzmen, des mafieux, bootleggers et écrivains des années 1920 et 1930. On y croise un fabuleux entrecroisement de personnages extraordinaires, de vies réelles plus hautes en couleurs ou plus extraordinaires que celles de personnages de romans : Louise Brooks, Francis Scott et Zelda Fitzgerald, William Randolph Hearst et son épouse Marion Davies, le patron de cabaret Florenz Ziegfield, le banquier de la pègre Arnold Rothstein, le champion superstar de baseball Babe Ruth, le truand Owney Madden, le premier Noir champion du monde poids lourd de boxe Jack Johnson. Et des dizaines de figures qui postulèrent à devenir le roi ou la reine de New York, peu leur important de n'être personne ailleurs ; certaines qui y parvinrent fugitivement, au mieux quelques années, et d'autres qui échouèrent.


Il m'a intéressé de constater que le dernier chapitre de ce livre de 2003 traite du New York qui est contemporain de son écriture. Charyn porte alors son attention sur les tours jumelles du World Trade Center et sur Times Square.

J'ai imaginé ce livre pour la première fois quelques jours après le 11 septembre. J'étais coincé en France avec l'impression que mes tripes avaient été arrachées avec toute l'architecture et les corps tombés à terre. Je n'avais jamais eu beaucoup d'affection pour les Twin Towers. De loin, c'étaient des monolithes sans grâce et, de près, elles ressemblaient à de longues dents métalliques plantées sur la plaine ventée d'une Alphaville, mais cette Alphaville n'en était pas moins Manhattan, elle était mienne. Et le voeu d'Oussama Ben Laden de les détruire, en tant que symbole de la puissance américaine, ressemble au délire de quelque péquenot barbare qui n'a jamais été au contact de New York, la ville la plus accueillante de la terre. (p. 335)

Janvier 2003. Après avoir passé une année entière dans des livres et des dictionnaires biographiques, je monte à pied jusqu'à la Grande Rue [Broadway] depuis mon appartement de Greenwich Village. Je ne m'attends pas à grand-chose. Le New Amsterdam de Ziegfield, où la girl des Follies affûtait sa fameuse démarche, est maintenant la tanière du Roi Lion. L'avatar actuel de Lindy's au coin sud-ouest de la 45e Rue et de Broadway, avec ses succursales sur la 7e Avenue, ressemble plus à un havre du hamburger qu'au lieu de fabrication du spectaculaire cheesecake de Leo Lindemann, sans lequel Fanny Brice, Al Jolson, Rothstein, Dave le Dandy et des milliers de citoyens moins célèbres n'auraient pas survécu. Je ne peux pas me résoudre à y entrer et à affronter cet endroit, ce Lindy's qui n'est pas Lindy's et qui n'éveillera jamais un seul fantôme, même s'il se targue d'être "une tranche d'histoire". C'est un piège à touristes de plus parmi les pièges à touristes du Broadway moderne. Une affiche dans la vitrine annonce Molly Ringwald dans Cabaret. Voilà ce que la Grande Rue est devenue : une vitrine permettant aux ex-vedettes de cinéma de se produire dans telle ou telle comédie musicale. Kathleen Turner en Mrs Robinson dans The Graduate, qui tentera de séduire le public avec une touche de nudité à des années-lumière des Follies, où les plus grandes filles se tenaient debout à l'arrière-plan, offrant aux regards leurs seins dénudés qui jamais ne ballottaient...
Broadway n'est plus un "sanctuaire sans égal pour le piéton", comme l'écrit Ada Louise Huxtable dans sa postface à Inventing Times Square (L'invention de Times Square). Il s'est transformé en un cirque plutôt sage voué à aspirer les touristes vers un quartier des théâtres aseptisé. Les cinémas palaces, qui avaient autrefois repoussé les théâtres dans les rues secondaires, sont maintenant eux-mêmes marginalisés. Le théâtre est revenu sur la 42e Rue mais les arcades de jeu ont disparu et, avec elles, la touche de désordre nécessaire qui caractérisait autrefois la Grande Rue.
J'avance à grands pas vers le nord le long de Broadway, jusqu'au seul piège à touristes qui m'intéresse : Hershey's Chocolate Store. J'ai un faible pour le chocolat, surtout l'amer, celui qui est censé être bon pour le cœur. "Hershey's Times Square", comme se clame la boutique, essaie de se donner l'aura d'une vieille chocolaterie ; elle a des seaux de lait miniatures remplis de barres chocolatées et une machine à chocolats gravitationnelle qui peut cracher n'importe quel assortiment de sucreries sur commande. Elle possède même un balcon hors-d'âge, qui a bien pu être le centre de contrôle d'une vieille chocolaterie, mais il n'y reste plus rien à surveiller ou fabriquer ; on y trouve des clients venant chercher des T-shirts ou des tasses à café au logo de Hershey's et aussi la plus grande barre chocolatée du monde, qui pèse deux kilos et demi.
Il n'y a pas grand chose d'autre qui m'intéresse dans ce Broadway anémique. (pp. 338-340)


[1] Jerome Charyn, (Metropolis : New York comme mythe, marché et pays magiqueMetropolis : New York as Myth, Marketplace and magical Land - 1986), traduction de Pascale Haas, Paris : Le Livre de Poche, collection biblio, 2004
[2] Jerome Charyn, C'était Broadway (Gangsters and Gold Diggers : old New York, the Jazz Age, and the Birth of Broadway - 2003), traduction de Cécile Nelson, Paris : Gallimard, collection folio, 2007




© Anthony Poiraudeau - 2009
L'illustration reproduit la couverture de C'était Broadway de Jerome Charyn - Gallimard/collection folio. Photo : © Keystone-France.

jeudi 8 octobre 2009

On Gramercy, at night : où l'on rencontre un garde-côte europhile, une avocate ivre, un clochard aimable et un vendeur de hot-dogs égyptien



Un texte qui ne me satisfait guère, je trouve qu'il tourne au petit journal de voyage. Mais si je le considère comme support d'empreintes, récepteur de traces, de souvenirs en péril, je me convaincs de le publier tout de même.




Les huit jours à New York nous voient logés, mes quatre amis et moi, à Manhattan sur la 25e rue Est, près du carrefour de la 3e avenue. Le quartier s'appelle Gramercy et comme souvent, ses frontières ne sont pas précisément délimitées. Les plus généreux dans l'attribution territoriale prêtent au quartier des limites sud et nord aux niveaux des 14e et 30e rue, et des limites est et ouest aux niveaux de la 1e avenue et de Broadway. Si cette délimitation a peut-être eu une légitimité à une époque, il me semble qu'à l'heure actuelle le quartier s'arrête, à son ouest, à la hauteur de Park Avenue - en tout cas, il me paraît évident qu'il n'inclut pas Madison Square ni Union Square, comme le lui accorderait le large départage que j'ai mentionné plus haut. Le quartier en lui-même est assez discret, très résidentiel, les rues y sont calmes, les avenues un peu plus mouvementées, mais dans une mesure assez retenue. Ce n'est pas mort pour autant, on y trouve des pubs, des diners, delis, supermarchés, des Starbucks comme partout à New York, des salles de sport, des magasins Duane Reade qui comme partout à New York vendent bonbons, médicaments et produits d'entretiens, il y a aussi un établissement de Psychic Readings sur la 25e rue. A l'issue d'une semaine passée à Gramercy, je n'ai pas grand chose d'autre à en dire que : c'est bien placé, agréable, assez chic ; le Gramercy Park qui donne son nom au quartier est privatif, il faut habiter dans certaines des résidences alentour pour disposer de la clé qui y donne l'accès ; le Baruch College, université publique, donne en journée de l'animation à la 25e rue, car de nombreux étudiants entrent et sortent, discutent ou prennent un café ; les berges les plus proches, sur l'East River, ne sont pas aménagées pour le piéton ni la promenade, même si après être passé sous l'autoroute aérienne FDR Drive, on peut entre hôpital, station-service et bâtiments administratifs effectivement voir l'East River, et Brooklyn de l'autre côté.

Tout proche de l'appartement que nous occupions, mais hors du quartier, trois blocs plus à l'ouest, se trouve une très belle place, Madison Square. Le parc en son centre, dans lequel se trouvent bon nombre d'écureuils, accueille le matin beaucoup de mères de famille avec enfant en bas-âge - épidémie de poussettes. La nuit, assis ou allongés sur les bancs devant les grilles du parc fermé, ce sont des clochards qui occupent la place. Il m'a semblé qu'ils étaient à New York beaucoup moins nombreux, ou alors beaucoup moins visibles, qu'à Paris. Une probable conséquence de la vaste entreprise d'évacuation des pauvres hors de Manhattan qui a cours depuis plusieurs décennies désormais, et qui eut un fameux patron en la personne du maire Giuliani dans les années 1990. Fin septembre 2009, les clochards de Madison Square sont des hommes noirs pour la plupart, ils ne se réunissent pas en petits groupes mais occupent chacun un banc. Celui avec lequel j'ai échangé quelques paroles était easy going à la new-yorkaise (à l'américaine peut-être tout simplement), c'est-à-dire qu'il engage la conversation par "How are you doing ?" et qu'il demande très gentiment s'il peut avoir une cigarette, la prenant l'instant d'après avec "I appreciate very much". Madison Square vaut le coup d'œil la nuit, le New York Life Building et la Metropolitan Life Tower sont éclairés, deux très beaux exemples de cette combinaison d'art-déco et de néo-gothique que j'aime tant dans les gratte-ciels du début du XXe siècle (dans le même goût, le Woolworth Building, au sud de Manhattan, près de City Hall, est un régal). De l'autre côté de la place, le Flatiron Building est lui dans le noir, sa masse sombre est opaque, impénétrable.

De là, en prenant la 25e rue vers l'est, revenant dans Gramercy, on trouve au carrefour de Lexington Avenue - depuis laquelle on voit le Chrysler Building en regardant vers le nord - une de ces innombrables cabanes en inox sur roues qui permettent de stocker, de préparer et de vendre des hot-dogs dans la rue. Cette cabane est là, semble-t-il, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et six jours sur sept. Deux hommes s'y relaient apparemment. Celui des deux auquel nous avons parlé un soir est égyptien, cairote. Son anglais est très rudimentaire, il n'est pas à New York depuis longtemps. C'est un des successeurs de ces greenhorns dont parle souvent Jerome Charyn, qui en descend : des immigrants fuyant la misère et l'oppression, débarquant sans langue pour se faire comprendre et sans repère pour comprendre en retour. Les plus célèbres vagues de greenhorns new-yorkais vinrent d'Italie, de Russie, d'Ukraine, d'Irlande (avec une langue qui ne devait pas vraiment être la même), de Pologne. Ils vinrent par la mer, entrèrent par Ellis Island et souvent allèrent prendre un logement dans le Lower East Side. Trois choses que leurs successeurs ne font plus - en tout cas pour Ellis Island et le Lower East Side. Ce dernier n'est plus le quartier où se pressent les vagues successives de nouveaux arrivants - Manhattan ne dispose plus d'un tel quartier. Où loge-t-il, ce vendeur égyptien de hot-dogs, pendant les douze heures où il n'est pas au carrefour de la 25e rue et de Lexington Avenue ? Dans le Bronx ? Dans le New Jersey ? A-t-il trouvé une chambre à peine plus grande qu'un placard, avec vue sur mur, plus près d'ici ? Est-ce qu'il squatte un coin de hangar dans l'état de New York, à Yonkers, à Mount Vernon ?

Toujours sur la 25e rue, au carrefour de la 3e avenue, se trouve le pub "The Hairy Monk", dont le caractère américano-irlandais se distingue principalement par le fait qu'on y est grand supporter des équipes de sport de Boston, la ville irlandaise des États-Unis : les Celtics en basket-ball et les Red Sox en base-ball. Les écrans de télévision y diffusent du base-ball autant que possible, et à défaut, du football (américain s'entend), la saison de basket n'ayant pas encore commencé - au "Fitzgerald's", le pub de l'autre côté de la rue, c'est plutôt du football que diffusent les écrans.

Nous fîmes la rencontre de deux personnes un soir au "Hairy Monk". Un jeune homme vint nous adresser la parole, ayant entendu que nous parlions une langue étrangère et souhaitant savoir laquelle. Quand nous lui avons dit que nous parlions français et étions Français, il a été très réjoui de rencontrer des Européens. Après s'être excusé d'être intrusif et que nous lui avons assuré que c'était un plaisir qu'il se joigne à nous, il s'est assis à notre table. C'est Shawn. Il vit en Virginie, est né en Californie, a vécu un temps dans l'état de Washington et sa famille est d'origine anglaise et galloise. Il est garde-côte,
US Coast Guard, et passait la semaine à New York car il était mobilisé dans le cadre de l'assemblée générale des Nations-Unies. Le logement qui lui a été fourni pour sa semaine new-yorkaise est dans le quartier. Shawn est par ailleurs démocrate et passionné par l'Europe. Peu de temps après l'arrivée de Shawn, c'est Krista qui se joint à nous. Krista ne vit pas loin et vient ici de temps à autres, ce soir elle est esseulée et assez saoule (je dois à l'honnêteté d'indiquer que nous avons nous-mêmes bu bon nombre de bières depuis le début de la soirée), elle cherche de la compagnie. Elle ne connait pas Shawn plus que nous le connaissons. Je me joins à elle alors qu'elle sort pour fumer une cigarette.

La conversation entre nous deux s'engage par mes rituelles interrogations sur les origines (j'ai la même manie en France, j'aime savoir d'où les gens viennent, où ils ont passé leur enfance, et d'où vient leur famille ; dans un pays communautaire comme les États-Unis, et aussi vaste, la question prend une importance bien plus centrale). Krista est fille de militaire, elle a donc très souvent déménagé, a également vécu en Allemagne. La famille de son père est d'origine irlandaise et est basée dans un état du Sud, la Géorgie il me semble. La famille de sa mère est d'origine Native American, amérindienne, et vit en Caroline du Nord, un autre état du Sud, où Krista est née si je me souviens bien. Alors que je lui demande si elle se sent Southern, du Sud, et qu'elle me répond que pas vraiment, tant elle a déménagé, je lui explique que le sud des États-Unis me passionne, et que je suis un adorateur de William Faulkner. Elle me dit qu'elle aime beaucoup les romans de Faulkner et me fait une vraie joie. Krista vit aujourd'hui à New York, et ce depuis ses études de droit et d'anthropologie à la New York University - financées par une bourse qu'elle a pu obtenir grâce à son appartenance à une minorité, Native American. Elle travaille comme lawyer (je ne sais jamais si ça signifie avocat ou juriste) pour une grosse société d'équipements sportifs. Elle dit "fuckin' lawyer". Krista ne semble pas très heureuse, elle a une peine de cœur en plus de son fuckin' job, c'est pour ça sûrement qu'elle est ivre et seule dans un pub, à parler à des inconnus, à leur répéter qu'elle a 27 ans, sans qu'on sache pourquoi elle accorde de l'importance à cet âge.

Krista aborde très vite des questions politiques, comme si elle avait une gêne a évacuer. Elle me demande si j'ai été content de l'élection d'Obama (elle doit dire "were you, like, super excited ?"). Je lui répond que oui, que j'en ai même été très heureux, très enthousiaste, que je me suis levé à six heures du matin pour écouter les résultats, et regarder sur Internet la vidéo du discours de victoire d'Obama à Chicago, que j'étais très ému. Tout en étant fière que des Français se lèvent avant les aurores pour écouter le discours d'un vainqueur des élections présidentielles américaines ("Because we're America", dit-elle), elle me confie comme elle le ferait d'une faute : "I'm a republican". Elle est républicaine, mais se considère comme une véritable conservatrice ("a true conservative"), c'est-à-dire selon elle pas particulièrement religieuse, pas pro-Bush du tout (elle tient à dire que son père a quitté l'armée parce que Donald Rumsfeld était ministre de la Défense), pas pro-Palin, mais attachée au principe selon lequel l'État ne devrait en rien interférer avec la manière dont les individus vivent leur vie. Elle me demande si je la déteste maintenant que je sais qu'elle est républicaine. Comme je lui réponds que non, elle m'explique que tous ses amis new-yorkais sont démocrates et qu'être républicaine à New York, une ville très démocrate (pour les élections nationales du moins), n'est pas toujours facile, qu'on doit fréquemment affronter des incompréhensions. Elle me dit pour finir qu'elle trouve qu'Obama est un homme bien ("a decent man") et qu'une fois qu'il a été élu, elle a vraiment voulu croire en lui et en la réussite de son programme ("we are believers"). Ce qui sous-entendait qu'elle ne doit plus trop y croire désormais.

Après avoir, finalement, fumé un certain nombre de cigarettes, nous rejoignons la table où mes deux amis, Guillaume et Hubert, discutent bon train avec Shawn. Krista refait alors le coup d'avouer au groupe entier qu'elle est républicaine, comme si elle voulait dire à la Terre entière : "Je suis républicaine, croyez-vous que je sois indigne d'être aimée pour autant ?". Mes amis lui disent qu'ils ne la détestent pas pour autant, Shawn a l'air plus réservé. Un bref échange a alors lieu entre eux deux, il est question de Bush, de Palin, de la place de l'État. Il y a une réelle tension entre eux, ils parlent sans entrer dans les détails et ne prolongent pas car ils sentent qu'ils ne pourront de toute façon pas être d'accord. Shawn s'efforce de rester correct avec Krista, mais on sent que de la colère couve. Il semble vraiment navré, dépité, par les conservateurs américains. Il dit d'ailleurs que c'est aussi pour ça qu'il aime beaucoup New York, parce qu'on y rencontre très peu de conservateurs.

Alors que Shawn nous demande si nous sommes intéressés, hors de New York, par d'autres villes ou régions aux États-Unis, je lui dit que j'aimerais aller partout. Et je saisis une irrésistible occasion de mentionner William Faulkner encore, l'importance qu'il a pour moi, et mon grand intérêt pour le Sud qui y est associé. Je demande à Shawn, qui vient de Virginie, s'il se sent du Sud, et s'il pense qu'en Virginie on se sent du Sud. Sa réponse, pour la Virginie, ayant été que ce n'est pas très marqué mais que c'est probablement le cas. Quant à lui, il apprécie la Virginie mais ne se sent pas particulièrement du Sud pour autant.

C'est à peu près à ce moment là que le patron nous a demandé de sortir pour pouvoir fermer la boutique.



© Anthony Poiraudeau - 2009

vendredi 2 octobre 2009

How are you doin', white boy ? : un tour dans le Bronx


Le texte qui suit est le premier de plusieurs, sur New York. Il parle beaucoup trop simplement de choses toujours plus complexes qu'on ne l'imagine - et donc hautement passionnantes. Il souffre de grande méconnaissance, pour aborder ce qui requerrait beaucoup de savoir. Les textes qui prendront sa suite seront construits sur les même lacunes, mais pour tâcher malgré tout d'aborder sérieusement la complexité des sentiments et sensations qu'occasionne la fréquentation de cette ville, ils seront probablement de temps à autres contradictoires.

Il ne s'agît donc nullement ici d'analyse ni de regard d'expert, et personne ne s'y serait trompé je pense. Pas de parole d'autorité, tout y est potentiellement réfutable. Je tâcherai tout de même le plus possible de rendre justice à mon expérience de ce récent séjour de huit jours à New York. C'est bien plus mon expérience de la ville que la ville elle-même qui est l'objet de cette série de textes. Je trouverais dommage qu'une expérience vécue comme riche et dense ne soit pas matière à écriture, sans préjuger de la valeur de celle-ci.

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Au fur et à mesure que mon séjour à New York approchait, mon envie d'aller voir le borough du Bronx (le plus septentrional des cinq boroughs de New York, réputé le plus pauvre et le plus violent) s'est progressivement accrue. La lecture de Metropolis de Jerome Charyn, enfant du Bronx, quelques jours avant de partir, a achevé de convaincre ma curiosité : j'irai faire un tour dans le Bronx.

Un début d'après-midi, je quitte donc la folle saturation de gratte-ciels outrageusement spectaculaires de la pointe sud de Manhattan pour emprunter un métro qui me mènera plein nord et sortira du sol une fois arrivé dans le Bronx. Je descends à la station Fordham Road, au carrefour de Fordham Road et de Jerome Avenue. Je me donne trois heures pour aller et venir dans les alentours - c'est à dire que je ne verrai qu'une infime partie du Bronx, une petite zone très délimitée, un confetti dans un livre.

Au sortir de la station de métro, Fordham Road est très animée, des magasins partout, beaucoup de gens qui marchent, plein les trottoirs. Quasiment tous sont des Noirs, les rares Blancs sont latinos et parlent espagnol - pas de touriste à part moi. Alors que je m'apprête, en tâchant de me faire discret, à prendre une photo de la rue et du métro aérien, deux ados me demandent au passage "Are you a tourist ?" Je leur réponds que oui, il me disent en repartant quelque chose que je ne comprends pas. Le ton de leurs paroles n'était pas agressif, il n'était pas amical non plus - quoi qu'il en soit, je reste comme une anomalie ici. Sans savoir le moins du monde si cette précaution est superflue, idiote, ou bienvenue, je préfère alors laisser l'appareil photo dans mon sac et déambuler dans les rues en adoptant l'allure de quelqu'un qui va du métro à chez lui, ou l'inverse. Sans me presser. Je ne prendrai donc que quelques photos, rapidement et hors des regards.






Beaucoup d'immeubles strictement parallélépipédiques, ternes grisâtres, souvent usés voire délabrés. De jolies maisons en bois également, souvent pas mal abimées. De nombreux graffitis. Des parcs où l'on joue au basket, assez bien entretenus. Et ce que l'on ne voit pas, ou très peu à Manhattan : beaucoup de terrains vagues, fermés par grillages et fils barbelés rouillés, rap à fond sur l'auto-radio de dizaines et de dizaines de voitures, voies ferrées à ciel ouvert, l'herbe qui pousse sur les trottoirs des rues moins commerçantes, des gens qui réparent des bagnoles, capot ouvert, à chaque coin de rues ou presque, pas de taxi jaune, des pentes et des déclivités du sol en bon nombre (on trouve quelques pentes à Manhattan, notamment le long des rives de l'Hudson et de l'East River, surtout sur la moitié nord de l'île, mais c'est un sol très plat dans l'ensemble). Et des gens, souvent âgés, assis dans la rue, même hors des parcs, sans que ce soit pour la vue, juste pour prendre l'air, être dans l'ambiance de la rue, attendre que le temps passe. Quasiment toutes les personnes que je croise dans le quartier doivent y habiter, et c'est là une des raisons pour lesquelles je voulais sortir de Manhattan au cours de mon séjour new-yorkais : je voulais voir des rues, des quartiers, dans lesquels les gens qui les animent sont principalement là parce qu'ils y vivent, pas parce qu'ils ne font qu'y travailler, pas parce qu'ils y font du shopping, pas parce qu'ils y sont en vacances. Ceci dit sans le moindre mépris pour les personnes des catégories que je viens de citer - je suis moi-même ici en vacances. Et ce statut de vacancier doit quand même continuer à apparaître comme une bizarrerie dans le paysage, quand bien même on ne me porte pas d'attention particulière : alors que je passe devant un groupe de personnes âgées noires, assises sur un muret, une des dames lève la main à mon attention et me dit "How are you doin', white boy ?" Le même ton que les deux gamins qui me demandaient un peu plus tôt si j'étais touriste, pas agressif, pas amical - même si là c'est clairement une marque de sympathie. En fait, peut-être est-ce tout simplement un ton que je ne comprends pas. Quelques rues plus loin, ce n'est pas seulement le ton que je ne comprends pas, car tout le monde ou à peu près, Noirs et Blancs, parle espagnol, une langue que je ne sais pas.

Sur la façade d'un immeuble sur deux peut-être, on voit une plaque indiquant que le bâtiment a été patrouillé par le NYPD, la police de New York, dans le cadre de l'"Operation Clean Halls" - un programme visant à combattre le trafic de drogues, qui autorise la police à coffrer comme elle l'entend toute personne se trouvant dans les parties communes d'un immeuble, ou même à proximité de celui-ci, sur le trottoir... Mais dans ce tableau très dur, sur Fordham Road, Jerome Avenue et Grand Concourse, l'ambiance est à la fois familiale et animée, et au bout du compte assez détendue. Des groupes d'enfants sortent de l'école, les fillettes en jupes plissées, les garçonnets en chemises et cravates. Je vois une adolescente sortir de son immeuble en faisant le mur visiblement, sa copine ayant attentivement regardé les abords avant de lui indiquer que la voie était libre. Quelques mètres plus loin, les deux filles se font mollement draguer par un jeune mec, qui après s'être fait bouler demande à son pote "Has she a boyfriend ?" Même si je n'ose guère sortir mon appareil photo, je ne me sens en fait pas du tout en danger, pas du tout menacé, je m'y sens même plutôt bien.

Dans le Bronx, sur le continent (les quatre autres boroughs de New York sont sur des îles, Manhattan et Staten Island formant chacun une île en soi, Brooklyn et le Queens étant à l'extrémité ouest de Long Island), près de 1 500 000 personnes vivent, qui pour la quasi totalité d'entre eux n'auraient certainement pas les moyens financiers de vivre dans un des autres boroughs new-yorkais, surtout pas sur Manhattan : il y a dix ans, au dernier recensement, le revenu moyen par habitant dans le Bronx était d'environ 14 000 $ par an, de loin le plus faible des cinq boroughs (au même recensement, le revenu moyen par habitant pour l'ensemble de la ville de New York était d'environ 22 000 $ par an, celui de Manhattan d'environ 43 000 $ par an - un des plus hauts de tout le pays). Le Bronx a longtemps traîné, et traîne toujours certainement, un réputation de coin maudit du monde ; un guide de voyage que j'ai parcouru, datant du début des années 2000, disait en tout et pour tout du sud du Bronx qu'il est à éviter à toute heure du jour et de la nuit. Dans Le Bûcher des vanités (le film de Brian De Palma, qui comme presque tous les films de De Palma est à moitié raté - je n'ai pas lu le roman de Tom Wolfe), le golden boy joué par Tom Hanks ne se retrouve dans le Bronx que par accident, et pour y précipiter sa terrible chute. Ce que j'ai vu du Bronx, mais je n'en ai vu qu'une infime partie, située non loin d'une université et d'un grand parc assez célèbre, me font penser que cette nature d'enfer sur terre que l'on attribue au Bronx repose sur des fantasmes très excessifs. C'est délabré, les problèmes économiques et sociaux doivent clairement y être très importants, des gangs doivent y traîner et des dealers par centaines, certainement. Mais il me semble que par beaucoup d'aspects, c'est habitable, au sens plein du terme. Et il est évident que pour tant et tant de ses habitants, le Bronx a l'entière charge émotionnelle et existentielle que peut porter le lieu d'où l'on vient, sa hometown, sa homeland, aussi sienne, digne, valable que toute autre.

Si je sais que j'ai eu un réel plaisir à aller dans le Bronx, que j'aurais aimé y passer plus de temps et en voir plus, que j'aimerais y retourner aussi, je ne sais pas très bien définir tout ce qui m'a poussé à aller voir le Bronx. Je crois sentir que c'est aussi en relation avec un peu de méfiance que j'ai également vis à vis de certaines faces de la géniale Manhattan, que d'autres faces ne me semblent pas compenser tout à fait : Manhattan et sa métaphysique de l'ultra-contemporanéité toujours et inlassablement updated, qui fuit comme la peste la possibilité de se trahir, qui ne montre pas ses ouvertures, dont les anachronismes actuels ne nous sont que trop rarement déjà visibles, même dans ses constructions anciennes, réadaptées et refondues dans le regard actuel. Souvent, on voit mal la nature de ses vides de ville de l'aujourd'hui perpétuel, ils nous échappent, car c'est à nos regards, contemporains, qu'ils sont cachés, car ce sont les vides identifiés par notre époque qu'elle cherche à combler, et non ceux que nous ne savons plus voir, ou pas encore, car nous ignorons comme elle ignore leur existence. Je veux aussi voir des zones moins bien ouvragées, abimées, délaissées, "pas faites exprès", qui ont pris une forme accidentelle, telle qu'elle n'est pas destinée à être vue par quelqu'un en particulier, consommateur, entrepreneur, visiteur. Mais les voyant, nous sentons qu'elles regardent autre chose en nous que ce que nous y connaissons trop bien.


© Anthony Poiraudeau - 2009 - texte et images